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La Bible – Nouvelle Français Courant (NFC)

Pour ce numéro bien fourni avec les actes de l’AFETE, nous avons fait le choix de ne pas inclure des recensions nombreuses et variées ; celles-ci étant pour la plupart reportée à notre prochain numéro. Nous avons cependant inclus la recension de la Bible Nouvelle Français courant, au vu de l’importance de la sortie d’une nouvelle traduction, et du thème fort biblique du présent numéro.

La Bible – Nouvelle Français Courant (NFC) –Éditions Bibli’O, Paris 2019 – ISBN : 9782853007337 – 1650 p. (sans deutérocanoniques) – € 18.90 ou CHF 26.30. – cette bible existe en divers formats avec couverture rigide ou de luxe, avec ou sans les livres deutérocanoniques – et bien entendu les prix varient.

Après le Nouveau Testament Bonnes Nouvelles Aujourd’hui , en 1971, paraissait, en 1982, la Bible entière en Français courant . Cette traduction d’un nouveau genre devait répondre aux besoins des personnes pour qui les traductions bibliques traditionnelles étaient trop difficiles à comprendre. En effet, les traducteurs ne tentaient plus de décalquer les textes originaux, grecs ou hébreux, pour les rendre en français, ce qui donnait parfois des phrases longues et difficiles à comprendre, mêlées de « patois de canaan » 1 . À la place, ils essayaient de trouver la formulation susceptible de rendre, le plus naturellement possible en français, le sens exact du texte biblique. On parle d’équivalence dynamique ou fonctionnelle, par opposition à l’équivalence formelle des Bibles traditionnelles. Cette traduction connut un immense succès. Elle fut révisée en 1997 et vient d’être revue en 2019. En effet, en une génération, le français évolue, la recherche biblique avance, des découvertes archéologiques ou linguistiques jettent des éclairages nouveaux sur les textes bibliques et permettent ainsi d’améliorer la manière de les traduire.

Trois ans d’efforts ont été nécessaires à une soixantaine de biblistes catholiques, réformés et évangéliques pour effectuer ce travail. Une comparaison rapide avec les éditions précédentes permet de se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’une révision superficielle, où l’on se serait contenté de changer un mot ou une expression ici et là ; mais on a l’impression que tout a été revu minutieusement. Signalons que les introductions aux livres bibliques ont été revues et augmentées – elles sont maintenant deux ou trois fois plus longues. Elles sont divisées en deux têtes de chapitres : « L’essentiel », qui présente l’ensemble du livre, et « Pour aller plus loin » qui donne quelques pistes d’actualisation et des données sur les circonstances de la composition du livre. Les auteurs de ces introductions tiennent souvent pour acquis les résultats de la critique biblique concernant la date de rédaction des livres de la Bible. Ces allégations, quoique proposées avec prudence, pourront susciter la perplexité chez certains lecteurs de sensibilité évangélique.

Disons tout d’abord que, dans l’ensemble, le travail est bien fait et qu’on a à faire à une bonne mise à jour : on a recouru à un langage épicène ou incluant le genre féminin, pour aller dans le sens du politiquement correct en usage aujourd’hui, sans renoncer toutefois à une stricte fidélité au sens du texte biblique. On a mis à jour le vocabulaire : par exemple, la crèche de Lc 2,7 est devenue une mangeoire , pour qu’on n’imagine pas que Jésus avait été placé dans un « jardin d’enfants » ou une « garderie » ! D’une manière générale, j’ai l’impression qu’on est encore monté d’un cran dans le niveau du français, comme cela avait déjà été le cas en 1997. Par exemple, le «  ll est revenu de la mort à la vie » de Mc 16,6 est devenu : «  Il est ressuscité ». On n’y trouve plus guère ces explicitations du texte qu’on pensait nécessaires dans Bonnes Nouvelles Aujourd’hui  , comme « dans la rivière du Jourdain » (Mc 1,5) – NFC 2019 a « dans le Jourdain » – ou au v. 14 : « il y proclamait la bonne nouvelle de Dieu », remplace « … proclama la Bonne Nouvelle venant de Dieu » de BNA 1973. La publication de Parole de Vie , la Bible en français fondamental, destinée au public ayant une connaissance limitée du français, a rendu possible cette élévation de niveau du langage.

Mais n’est-on pas allé un peu trop loin ? Par exemple le choix, dû semble-t-il à la demande de certaines Églises partenaires du projet, de revenir à l’usage de certains termes liturgiques, me paraît plus discutable et éloigner la NFC de son but initial. Par exemple, était-il judicieux de revenir au verbe bénir pour dire remercier le Seigneur, comme au Ps 103,1 ? Le Grand Robert illustre ce sens de bénir essentiellement par des exemples du français classique (Racine, De Sacy, etc) – aucun du XX e siècle ! D’ailleurs, les critères utilisés pour choisir les termes à rendre de manière traditionnelle ou en équivalence dynamique ne me paraissent pas clairs : pourquoi a-t-on remplacé « revenir à la vie » par « ressusciter » et gardé « bonne nouvelle » au lieu de reprendre le mot « Évangile », à mon sens du même niveau de difficulté que « bénir » ?

Une déception : en ouvrant ce volume, j’ai constaté avec regret, l’abandon, pour les livres le l’AT, de l’ordre du canon juif, adopté pour les éditions protestantes de la BFC de1982 et 1997, à la demande des Églises réformées de la Suisse romande. Pour l’édition interconfessionnelle, les livres deutérocanoniques étaient placés entre l’AT et le NT, conformément aux « Directives concernant la coopération interconfessionnelle dans la traduction de la Bible », signées en 1968 et revues en 1987, entre l’Alliance Biblique Universelle et le Secrétariat du Saint-Siège pour l’Unité des Chrétiens (voir § 1.1.2 sur le Canon). Là, ils sont placés dans l’ordre adopté par les Bibles catholiques classiques. C’est à mon sens une régression malheureuse, tant pour l’œcuménisme que pour le dialogue judéo-chrétien, sans parler du dommage herméneutique pour l’Ancien Testament : faire une section : « Livres historiques », pour Josué, Juges, etc. va amener le lecteur lambda à les lire comme des ouvrages historiques, alors que le canon juif les présente comme des livres prophétiques !

On pourrait ergoter sur certaines modifications de la traduction qui ne m’ont pas parues forcément meilleures que les versions antérieures. Mais ces critiques seraient souvent entachées de subjectivisme ; par exemple n’aurait-on pas été plus dynamique , en traduisant dans 1 S 17,26,36, « ce païen de Philistin » au lieu de « ce Philistin païen » ?

Il y a cependant une traduction qui m’a beaucoup étonné ; celle de Mt 5,6, dans le sermon sur la montagne. Alors que les éditions précedentes avaient : « Heureux ceux qui ont faim et soif de vivre comme Dieu le demande » (ce qui correspond bien au sens matthéen de justice ), la NFC 2019 a : « Heureux ceux qui ont faim et soif d’un monde juste » ! Pourquoi une telle traduction qui oriente immanquablement le lecteur vers une compréhension horizontale de la justice , ce qu’elle n’est précisément pas dans ce contexte 2  ? Pourtant, les auteurs sont conscients que pour Matthieu le terme « justice » a bien le sens d’être « en accord avec ce que Dieu demande », comme en témoigne la note correspondante, avec renvoi à Mt 3,15 et la citation de la BFC 1997 comme traduction alternative ? Pour une discussion détaillée sur la traduction de justice , je renvoie à Jean-Claude Margot 3 , dans Traduire sans trahir, (Éd. L’Âge d’homme, Lausanne 1979, pp. 257s).

Traduire est un art très difficile. La Bible en français courant repose sur une théorie de la traduction bien élaborée. Gageons qu’avec cette révision, la NFC poursuivra son œuvre de rendre la Parole de Dieu accessible à chacun, particulièrement à ceux qui s’initient à sa lecture.

Alain Décoppet

  1. On n’y trouve plus de termes comme péager, hémorroïsse ou des phrases telles que : « Ceignez les reins de votre entendement » (1P 1,13) ou « Revêtez-vous d’entrailles de miséricorde » (Col 3,12).
  2. Cf. Note de la TOB 2010 sur Mt 5.6 et Pierre Bonnard, Évangile selon saint Matthieu , Neuchâtel 1970, Delachaux & Niestlé, p. 57.
  3. Jean-Claude Margot, conseiller en traduction de l’Alliance Biblique Universelle, a été la cheville ouvrière de « Bonne Nouvelle Aujourd’hui » et a collaboré à l’édition de la Bible en français courant.

Matthieu Arnold , Oscar Cullman

Matthieu Arnold , Oscar Cullman – un docteur de l’Église, – Coll. « Figures protestantes » – Lyon 2019, Éditions Olivétan – ISBN : 978-2-35479-447-7 – 144 pages – € 15.–

Matthieu Arnold, professeur d’histoire de l’Église à la Faculté Protestante de l’Université de Strasbourg est un spécialiste de la Réforme et du christianisme contemporain ; il a publié des ouvrages sur Martin Luther (dont il dirige la publication des œuvres à la bibliothèque de la Pléïade), Calvin, mais aussi, sur Albert Schweitzer, Dietrich Bonhoeffer et Oscar Cullmann.

L’ouvrage recensé ici a le mérite de présenter aux jeunes qui ne le connaissent pas, un théologien du XX e siècle qui m’a personnellement beaucoup marqué et que j’ai été heureux de mieux connaître par ce moyen.

Chapitre 1  : biographie : Oscar Cullmann (1902-1999) grandit à Strasbourg, y fit ses études de théologie et y enseigna comme maître de conférence. En 1938, répondant à un appel de l’Université de Bâle, il fut nommé professeur de Nouveau Testament et d’histoire de l’Église ancienne. Il occupera ce poste jusqu’à sa retraite, en 1972. Sa thèse de doctorat sur Christ et le temps (1945) lui valut une renommée internationale, suivie de nombreuses invitations à donner des cours dans diverses universités : Strasbourg, Paris (École Pratique des Hautes Études – 1948), Rome, etc.

Chapitre 2  : l’interprète du Nouveau Testament : Cullman, bien que marqué par le libéralisme et pratiquant la méthode historico-critique, n’en fut pas moins, durant les années 1940-1960, une alternative à la pensée de Bultmann pour qui la Bible parle un langage mythique qu’il faut démythologiser  ; le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi étant inextricablement mêlés, on peut dire que Jésus ressuscite chaque fois qu’on le voit intervenir dans notre vie. Pour Cullmann, au contraire, la foi doit se relier à un fait de l’histoire, au centre de laquelle se trouve la mort et la résurrection de Jésus. Cet événement fondamental partage l’histoire du salut en deux et marque la défaite des forces du mal. Cette défaite ne sera totalement manifestée que lors du retour de Jésus, mais en attendant, nous vivons dans l’espérance, entre le déjà de la victoire assurée et le pas encore de sa totale manifestation.

Chapitre 3 : le Nouveau Testament et la vie chrétienne. À côté de ses publications scientifiques universitaires, Cullmann a eu à cœur d’écrire plusieurs ouvrages destinés à un plus large public – il considérait que cela relevait de son rôle de docteur  – afin de répondre à des questions de circonstances, par exemple sur le baptême des enfants ou la question de l’immortalité de l’âme ou encore la prière. Ce thème lui tenait à cœur (( À ce sujet, il avait bien voulu rédiger un article paru dans Hokhma No 20, 1982 : La prière dans les épîtres pauliniennes . )) et fut l’objet de son dernier livre : La prière dans le Nouveau Testament, Éd. du Cerf, 1995. Sa thèse est que dans ce temps intermédiaire entre la victoire de Pâques et le retour de Jésus, la prière nous fait participer à la lutte de Dieu contre le diable.

Chapitre 4  : Le chrétien dans le monde : Cullmann restera pondéré, solidement ancré au message biblique et fidèle à l’exemple de Jésus qui a su être critique à l’égard des autorités de son temps, sans céder aux violences révolutionnaires de Zélotes (son livre Dieu et César ). Pendant la période nazie, il soutiendra ses collègues théologiens qui s’opposeront à Hitler.

Chapitre 5 : L’unité des chrétiens : d’un esprit conciliant, admirateur de Bucer, Cullmann marqua très tôt un souci pour l’unité des chrétiens. Ses cours à Rome lui permirent d’entrer en contact avec l’Église catholique romaine où ses livres sur Christ et le temps et sur Saint-Pierre lui attirèrent de la sympathie. Ami de Paul VI, il fut hôte lors du Concile Vatican II. Sa vision de l’œcuménisme ne va pas vers une fusion des Églises : l’unité se fera par la diversité : chaque Église a un charisme à faire valoir en le partageant avec ses sœurs qui l’aideront à le purifier – le péché serait d’en tirer orgueil et de le garder pour soi. Ce processus doit se faire sous la conduite du Saint-Esprit, en étant centré sur le Christ.

La conclusion présente un Oscar Cullmann centré sur le Christ et la Bible qu’il refusait qu’on utilise comme prétexte pour suivre une mode théologique ; il a en toutes choses essayé d’appliquer la maxime d’Ép 4,15 : professer la vérité dans l’amour . Il disait : Il faut tout pardonner , mais pas tout justifier théologiquement.

Le livre de Matthieu Arnold constitue une excellente introduction à l’œuvre de ce que grand exégète du nouveau Testament que fut Oscar Cullmann. Espérons qu’il donnera envie de le lire, à ceux qui ne le connaissent pas.

Alain Décoppet

Michel Onfray , Décadence

Michel Onfray , Décadence – vie et mort du judéo-christianisme, Paris 2017, Éditeur : Flammarion, EAN13:978208138092 – 656 pages – CHF 39,20.

Avec Décadence , Michel Onfray, qu’il n’est plus besoin de présenter ici, vient de publier une trilogie intitulée « Brève encyclopédie du monde » : le premier des trois tomes, Cosmos (2015), présente une philosophie de la nature ; le troisième Sagesse (2019) est consacré à la question de l’éthique et du bonheur. Décadence, le deuxième et le seul que j’aie lu, traite de l’histoire de notre civilisation judéo-chrétienne, qui, comme toutes les autres civilisations, va connaître sa fin. Onfray essaie de comprendre pourquoi elle est arrivée maintenant au bord du gouffre… et ce qu’il voit pour après est sombre : un monde pollué, surchauffé, où seuls les plus riches et les plus débrouillards arriveront à survivre en se protégeant des éléments nuisibles à leur vie. Ce sera un monde à deux vitesses, fait d’un côté de surhommes transhumanisés, aux capacités démultipliées par l’intelligence artificielle et les robots, et, d’un autre côté, d’humanoïdes exploités comme des esclaves et utilisés éventuellement comme réservoirs pour organes de rechange !

Selon Onfray, le christianisme est la cause de tous ces malheurs. Mais avant d’aborder cette question, il me faut faire un détour pour tenter de comprendre la clef d’interprétation de son analyse qui ne m’est apparue que plus avant dans ma lecture. En fait, si j’ai bien compris, Onfray s’en prend fondamentalement au « réalisme philosophique » que le christianisme a véhiculé et transmis au monde moderne. De quoi s’agit-il ? Pour bien le comprendre, il faut remonter au Moyen-âge, à la vieille querelle des universaux entre « réalistes » et « modalistes » 1 , et même plus haut, dans l’Antiquité, puisqu’on trouve la même problématique dans la rivalité entre Platon et Antisthène, le fondateur de l’école cynique. Pour le premier, un cheval n’existerait pas sans la « chevalité » ; ce à quoi Antisthène répliqua par la formule devenue célèbre : « Je vois bien le cheval, mais je ne vois pas la chevalité ! ». Onfray voit, à juste titre, me semble-t-il, derrière le « réalisme philosophique », la cause de tous les absolutismes. En effet, si on prétend qu’une idée non évidente est une réalité, et si l’on veut que les choses de la vie deviennent conformes à cette idée, il faudra tôt ou tard recourir à la coercition pour parvenir à ses fins. C’est pourquoi les pouvoirs politiques ont soutenu les réalistes contre les nominalistes comme Guillaume d’Ockham. Dès lors, on comprend pourquoi Onfray a tendance à rejeter les philosophes des idées, comme Platon, Jean Scott Érigène, Rousseau, contre qui il lance une violente charge à cause de la sanglante révolution française dont il serait le père , mais aussi Hegel et son sens de l’histoire, une idée qui a pu donner naissance au marxisme ou au nazisme… Ces derniers penseurs ne se revendiquent certes pas du christianisme, mais ils ont sécularisé une idée absolue et, à l’instar du christianisme, ont tenté de la réaliser par la force – si ce n’est pas eux, du moins leurs héritiers spirituels. C’est pourquoi Onfray a une nette préférence pour les philosophes matérialistes comme Démocrite, Lucrèce et ceux qui leur ont emboîté le pas en faisant des brèches dans le réalisme philosophique, comme Rabelais, Montaigne, etc.

Pour lui, le christianisme est donc responsable des malheurs du monde, pour avoir repris et véhiculé le « réalisme philosophique » jusqu’à l’époque moderne. À la lumière de l’idéalisme platonicien, Onfray se lance, au début de son ouvrage, dans l’analyse de la vie de Jésus et de Paul. Il conçoit Jésus de Nazareth, dont il ne croit guère à l’existence historique, et le Royaume de Dieu, comme des idées à qui les évangélistes ont donné un corps et une réalité. À ses yeux, le plus coupable dans ce processus est Paul de Tarse qu’il accuse de tous les maux, et d’avoir voulu instaurer un ordre divin auquel il faut se soumettre. Et de rappeler Rm 13,1ss, avec son ordre de se soumettre à toute autorité instituée par Dieu : « Ce n’est pas en vain qu’elle porte le glaive ! ». À ses yeux, Paul est un frustré et un impuissant sexuel (son « écharde dans la chair »), qui par dépit avait en haine la chair, haine qu’il a voulu imposer à tous, pour que tous soient comme lui. Constantin a achevé d’instaurer cet ordre divin , en faisant du christianisme la religion d’État ! Onfray peut ainsi mettre le christianisme et l’islam qu’il présente plus loin, sur le même pied. Selon lui, la phase où Mahomet, à La Mecque, a été un prophète paisible et moral correspond au ministère de Jésus. Ensuite, il y a eu la phase de Médine, qui a son pendant chrétien avec Paul, où la religion se pense et s’organise ; enfin la phase militaire, après la conquête de La Mecque par Mahomet, où l’islam s’impose par la force – il trouve son pendant chrétien avec Constantin. Dès lors, la guerre sainte est justifiée, puis l’inquisition, les procès pour sorcellerie, etc.

Si je peux suivre Onfray dans son analyse de l’histoire à la lumière du réalisme philosophique et de ses conséquences néfastes pour notre monde, en revanche l’utilisation de cette clef de lecture est anachronique pour analyser les débuts du christianisme dont les origines se situent en milieu juif où la pensée grecque n’avait pas pénétré en profondeur : ce n’est que plus tard, en s’inculturant dans le monde gréco-romain, que l’Église a adopté les concepts de la philosophie grecque et que la clef utilisée par Onfray peut fonctionner. Mais concernant les débuts du christianisme, au premier siècle, j’ai été éberlué qu’un écrivain de cette renommée fasse preuve d’une ignorance aussi crasse à ce sujet. Pour lui, Jésus est une création de l’Église, une idée devenue réalité. Pour étayer sa thèse, il fait appel, non seulement aux évangiles canoniques, mais encore aux évangiles apocryphes, parfois très tardifs, qu’il met sur le même plan historique, sans faire aucune analyse critique de ses sources. Ses conclusions ne sont plus soutenables aujourd’hui, face aux recherches les plus récentes sur la vie de Jésus. Les critiques, même les plus sceptiques face aux Évangiles, ne doutent plus qu’il ait existé. D’ailleurs Onfray ne tient pas compte de ces travaux récents dans sa présentation ; en tout cas sa bibliographie ne mentionne pas les noms de John Paul Meier, Jens Schrötter, Daniel Marguerat et autres spécialistes reconnus de la question. Les ouvrages indiqués sont souvent anciens. Le plus récent, de Prosper Alfaric, Jésus a-t-il existé ? date de 2005, mais il s’agit d’une réédition, préfacée par Michel Onfray, d’un ouvrage remontant à 1932 ! … et je n’entrerai pas en discussion sur Paul de Tarse ! Une telle méthodologie a de quoi jeter le discrédit sur l’ensemble de ses allégations.

Mais je n’irai pas jusque là, car sa clef de lecture de l’histoire me paraît intéressante, et l’ensemble de son analyse reste malgré tout pertinente : son cri d’alarme doit être entendu. Il me fait penser à ces prophètes bibliques qui voient notre monde foncer tout droit dans le mur. Le fait que Dieu soit absent de sa vision des choses fait qu’il voit lucidement ce qui va arriver si nous continuons à faire les choses sans tenir compte de la volonté du Seigneur !

Alain Décoppet

  1. Le mot réaliste est au faux ami, car la réalité dont il est question est tout sauf réelle ; les réalistes pensent en effet que les idées ont une existence en soi (un cheval n’existe pas sans l’idée de chevalité ) ; pour les nominalistes, par contre, les noms ne sont qu’un instrument pour désigner des choses concrètes (il y a un cheval réel, par exemple, un étalon brun de douze ans qui s’appelle Floquet – mais la chevalité n’est qu’un bruit de la bouche ).

Eusèbe de Césarée, Onomasticon

Eusèbe de Césarée, Onomasticon, – introduction, traduction et notes de Pierre Maraval – Paris 2019, Éditions du Cerf, – ISBN : 978-22-04-13549-8 – 274 pages – € 22.– ou CHF 37.40.

Eusèbe, évêque de Césarée est bien connu comme Père de l’Église et auteur d’une Histoire ecclésiastique qui est un document important pour connaître les trois premiers siècles du Christianisme. L’« Onomasticon », a été écrit avant 325 de notre ère, à la demande de Paulin, évêque de Tyr.

Comme l’indique son titre original : « Sur les noms de lieux dans la divine Écriture », il s’agit d’une nomenclature de 985 lieux bibliques mentionnés dans la Bible et de ce qu’on en savait au IV e siècle de notre ère. Ce livre pourrait être comparé à un embryon de dictionnaire biblique ou à un guide touristique. Eusèbe tire ses renseignements de la Bible, des témoignages d’écrivains antiques, comme Josèphe ou Origène, et parfois de ce qu’il a pu voir lui-même en visitant le pays.

Dans l’antiquité, cet ouvrage a été utilisé par les pèlerins visitant la Terre sainte. Il a été traduit en latin par Jérôme, à la fin du IV e siècle, qui l’a parfois corrigé ou complété.

La traduction de Pierre Maraval donne le texte d’Eusèbe, imprimé en caractères droits, mais aussi celui de Jérôme, quand il diffère de celui d’Eusèbe – imprimé en italiques pour le distinguer.

Les noms de lieux ont été classés par Eusèbe selon l’ordre alphabétique grec. Mais Maraval, a fait précéder chaque entrée du numéro donné dans l’édition de référence de Timm. Un index, à la fin de l’ouvrage permet de retrouver facilement un nom.

Une abondante annotation complète les informations et renvoie à des ouvrages de référence, comme des auteurs antiques ou la Géographie de la Palestine, de Félix-Marie Abel, par exemple.

L’ Onomasticon d’Eusèbe donne un état des lieux de la géographie biblique au début du IV e siècle. On peut le considérer comme un précurseur de nos dictionnaires bibliques actuels. Et pour certains endroits, comme Ainon, cité en Jn 3.22, il fournit un témoignage ancien, précieux pour attester de leur existence et nous renseigner sur ce que les contemporains d’Eusèbe savaient ou disaient du lieu en question.

Alain Décoppet

Jacques Blandenier, Martin Bucer

Jacques Blandenier, Martin Bucer – une contribution originale à la Réforme – Dossier Vivre N o 43, Saint-Prex et Charols 2019 – Éditions Je Sème & Excelsis – ISBN : 978-2-7550-0381-9 – 210 pages – € 12.– ou CHF 17.–.

Jacques Blandenier, pasteur retraité de la Fédération Romande d’Églises Évangéliques (FREE) est un enseignant et auteur bien connu pour ses nombreux ouvrages théologiques et historiques. Il a notamment publié une monumentale histoire des la Mission chrétienne des origines au XVI e s et des Missions protestantes et évangéliques du XVI e siècle à nos jours (2 volumes en tout).

Avec ce Martin Bucer, l’auteur comble un vide, au moins dans la littérature « grand public », sur l’histoire de la Réforme. En effet Martin Bucer est relativement peu connu, éclipsé qu’il fut par les figures de Martin Luther et Jean Calvin. Le réformateur strasbourgeois fut sans doute génial et créatif, mais son esprit conciliant ne fut pas du goût de tout le monde, à une époque où les rivalités entre réformés et catholiques étaient exacerbées. Luther et Calvin, avec leur doctrine bien profilée, leur abondante production littéraire et leur bonne capacité à communiquer ont su se positionner de façon déterminante sur le devant de la scène.

Le livre présente une biographie chronologique de Bucer (1491-1551). Il raconte son enfance à Sélestat (Alsace), son entrée chez les Dominicains, son temps passé à l’université de Heidelberg où il adhère aux idées de la Réforme et rencontre Luther. Mais Bucer, de caractère conciliant, ne se positionne pas tout de suite dans le camp réformé : il sautera le pas quand la radicalisation des positions l’obligera à le faire. Quand il vient s’installer à Strasbourg, après son mariage, il s’intègre à l’équipe pastorale de la ville. Beaucoup plus tolérante que Zurich, Strasbourg accueille des anabaptistes. Bucer est très proche d’eux sur les fondements de la foi. La différence fondamentale est que pour eux, l’Église et la cité sont clairement séparées, alors que pour Bucer et les Réformateurs, elles sont mélangées, comme l’ivraie et le bon grain dans le champ (Mt 13,24ss). Ce « mélange » crée une tension dans l’Église, et par conséquent la cité, entre les chrétiens confessants et ceux qui, n’étant pas renouvelés par l’Esprit, ne veulent pas obéir à l’Évangile : Bucer tentera de solutionner ce problème de deux manières : 1) l’institution de la confirmation qui donnera la possibilité aux jeunes d’être catéchisés et de prendre position ; 2) par la création de petites Églises regroupant les confessants vivant au sein l’Église multitudiniste de la cité ( ecclesiolae in ecclesia) . Cette solution, reprise dès le siècle suivant par le pasteur Spenner, donnera naissance au piétisme et aux divers mouvements évangéliques.

À partir du chapitre 8, Jacques Blandenier, tout en restant dans la trame chronologique, aborde, certains points de la pensée de Bucer, parmi lesquels je relèverai l’importance de la Bible, lue avec prière et avec l’assistance du Saint-Esprit. Bucer fut également un novateur dans la théologie des ministères : emboîtant le pas à la conception luthérienne du sacerdoce universel, il créa à côté du pasteur-docteur, le ministère d’ancien ( Kirchenpfleger ) : il s’agit de laïcs reconnus et désignés pour prendre soin spirituellement des paroissiens. Il institua également le ministère du diacre, chargé, dans une perspective chrétienne, de témoigner de l’amour du Christ par le soin des malades et nécessiteux.

Bucer joua indirectement un rôle important dans l’histoire de la Réforme en étant comme un « père spirituel » pour Calvin, lors de son exil à Strasbourg, entre 1538 et 1541. L’ecclésiologie, la liturgie et le catéchisme de Calvin lui doivent beaucoup.

D’un caractère irénique, Bucer œuvra pour l’unité de l’Église : entre protestants quand, en 1529, il tenta une médiation entre Luther et Zwingli en conflit ouvert à propos de la cène – malheureusement sans succès ; avec l’Église catholique, en 1541, à Ratisbonne, quand dans un ultime essai de réconciliation, il alla très loin dans les concessions qu’il était prêt à accorder. Mais tant du côté catholique que du côté protestant, on ne voulut pas entendre ces propositions.

En 1547, Charles-Quint, vainqueur des protestants, veut recatholiciser son empire. Bucer est contraint de quitter Strasbourg et se réfugie en 1548 en Angleterre. Il y écrira De Regno Christi qu’on peut considérer comme son testament spirituel. Durant les dernières années de sa vie, il jouera un rôle non négligeable pour poser les fondements de l’Église anglicane en création.

Relevons, dans cet ouvrage, une petite imprécision historique à la page 185 : c’est François II et, non Charles II, qui fut l’époux de Marie Stuart, et le massacre de la Saint-Barthélémy eu lieu sous le règne de Charles IX en 1572.

Soyons reconnaissants à Jacques Blandenier d’avoir sorti de l’ombre Martin Bucer et de nous avoir fait découvrir ce réformateur créatif dont l’œuvre est susceptible de nous inspirer encore aujourd’hui !

Alain Décoppet

Jean-René Moret et Christoph Charles, Épîtres aux geeks

Jean-René Moret et Christoph Charles, Épîtres aux geeks : Une approche analogique de la science et de la foi — Romanel-sur-Lausanne 2020, Édition Scripsi — ISBN 9782826020424 — 135 pages — CHF 15, 90 ou € 12, 90.

Ces Épîtres aux geeks se proposent d’éclairer certains aspects de la foi chrétienne difficiles à comprendre, ou parfois simplement difficiles à accepter dans la culture moderne, par une dizaine d’analogies scientifiques (plus deux analogies se rapportant aux jeux vidéos). Les auteurs précisent d’emblée que le livre s’adresse premièrement à toute personne déjà intéressée par ces deux domaines plutôt qu’à un large public (p. 4). Cela dit, ils se sont appliqués à vulgariser les thèmes choisis et écrivent dans un style très accessible, si bien que le tout reste facilement compréhensible pour les non-initiés également. A l’exception de quelques chapitres, leur propos n’est pas premièrement apologétique. Les auteurs n’offrent ni une défense rationnelle de la foi, ni un argument montrant que science et foi ne sont pas incompatibles. Ils présupposent plutôt ces deux éléments et se lancent avec légèreté, et une certaine dose d’humour, dans une série de comparaisons entre la méthode ou les résultats scientifiques d’une part, et la foi chrétienne de l’autre.

Jean-René Moret détient un doctorat en théologie de l’université de Fribourg ainsi qu’un master en physique de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne. Christoph Charles a obtenu son doctorat en physique théorique à l’École Normale Supérieure de Lyon, et est agrégé de mathématiques. Ils sont donc particulièrement bien équipés pour présenter le sujet en question.

Les douze analogies proposées ne sont pas reliées entre elles et touchent toutes à un aspect différent de l’enseignement du Christianisme. Elles sont par contre organisées de façon similaire ce qui confère à l’ouvrage un bonne unité d’ensemble, malgré la diversité des thèmes choisis. Chaque chapitre s’ouvre par une brève introduction dans laquelle l’auteur introduit la question qu’il souhaite éclairer. Puis, un phénomène naturel est présenté et vulgarisé. La troisième partie développe l’analogie entre le phénomène décrit et la foi chrétienne, puis conclut avec un rappel des éléments essentiels. A part deux chapitres plus longs, chaque analogie est développée sur une petite dizaine de pages.

Les thèmes choisis sont très variés : ils contiennent des concepts théologiques difficiles à comprendre (la trinité, la double nature de Jésus-Christ, la nature du mal, le relation du corps et de l’âme), des obstacles intellectuels à la foi (l’existence de Dieu, la centralité de la crucifixion et de la résurrection, les miracles, l’idée que Dieu ne rend pas sa présence davantage manifeste) et même une image de la vie spirituelle concrète (la réorientation de chaque domaine de nos vies).

Le livre est bien écrit et se lit très facilement. A une ou deux exceptions près, il ne contient aucune discussion technique qui nécessiterait des fondements scientifiques plus avancés chez le lecteur. De petits graphiques ou illustrations viennent régulièrement représenter graphiquement les explications données, ce qui sera une aide certaine pour ceux qui sont moins familiers avec les concepts présentés. Globalement, les analogies proposées sont éclairantes et amusantes, correspondant bien au ton avec lequel les auteurs abordent les questions choisies.

Etant donné la nature du projet, on peut douter que les développements offerts soient convaincants pour des lecteurs sceptiques, mais ils seront enrichissants pour ceux qui sont déjà convaincus, c’est à dire celles et ceux à qui les auteurs s’adressent prioritairement. Dans ce sens, l’exercice est tout à fait réussi.

par Vincent Hirschi

Miroslav Volf, Foi chrétienne et sphère publique

Miroslav Volf, Foi chrétienne et sphère publique, Nîmes 2017, Éditions VIDA, ISBN 9782847002911 – 175 pages – € 14, 95.

Malheureusement encore très peu connu du monde francophone, car jamais traduit en français jusqu’alors, le professeur Miroslav Volf (d’origine croate et d’arrière-plan pentecôtiste) est pourtant une figure incontournable de la théologie contemporaine. Disciple de Jürgen Moltmann, il occupe depuis 1998 une chaire de théologie systématique à l’université américaine de Yale où il est aussi directeur fondateur du centre d’études Foi et Culture (« Yale Center for Faith and Culture »). Celui-ci a pour mission d’examiner avec un œil critique les pratiques religieuses afin de promouvoir celles qui participent à l’épanouissement authentique de l’être humain et au bien commun dans le monde. Volf considère en effet que la foi est un mode de vie et que la théologie en est l’articulation.

Miroslov Volf plaide pour un pluralisme religieux et politique qui s’inspire de la règle d’or : « Tout ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux » (Mt 7, 12). Il dénonce le danger d’un totalitarisme religieux qui souhaiterait imposer le diktat d’une religion dominante tout comme celui d’un sécularisme laïciste qui chercherait à exclure le religieux de la sphère publique. L’alternative qu’il propose se veut fidèle aux convictions chrétiennes.

Pour Volf, il s’agit tout d’abord de dénoncer et remédier aux différents types de dysfonctionnements que rencontre la foi chrétienne dans le monde moderne. Le caractère prophétique de la foi chrétienne le fait distinguer entre les problèmes liés à la rencontre avec Dieu (la « montée » vers le divin) et ceux liés à l’interaction avec le monde (le « retour » vers l’humain). Il distingue entre une foi atrophiée qui n’est pas réellement agissante dans ce monde – ce qu’il qualifie de « foi oisive » – et une foi tyrannique et oppressive qui nuit au bien commun – ce qu’il appelle une « foi coercitive ».

Pour l’auteur, la relation du chrétien à la culture s’articule ainsi autour de six points (pages 12 à 14) :

1. Christ est venu dans ce monde pour tous les hommes. La foi chrétienne a pour vocation d’être une foi active et agissante dans toutes les sphères de la vie, qui cherche à guérir le monde. Elle ne peut être ni oisive ni inopérante.

2. En annonçant le Royaume de Dieu, Christ est porteur d’un message de grâce qui ne cherche pas à s’imposer par la contrainte.

3. Suivre le Christ signifie prendre soin de son prochain et œuvrer en vue de son épanouissement.

4. Le chrétien doit adopter une position nuancée dans ce monde qui a été créé par Dieu. Il ne s’agit ni de tout accepter, ni de tout rejeter d’une culture en constante évolution, mais plutôt de s’adapter, voire de la transformer.

5. En tant que témoin du Christ, il s’agit d’incarner la vision de la vie par excellence qui nous est donnée par Dieu en partage, et non pas de l’imposer aux autres.

6. Christ ne s’étant pas fait l’avocat d’un modèle politique unique et exclusif, la foi chrétienne est tout à fait compatible avec le contexte pluraliste de nos sociétés. En tant que chrétien, on peut donc avoir de fortes convictions tout en étant disposé à accorder aux autres communautés religieuses les mêmes libertés religieuses et politiques que celles qu’on revendique pour soi-même.

Pour vivre dans ce monde la foi chrétienne de façon authentique, nous faut-il donc comprendre la foi comme devant être ni peu pertinente, ni impertinente ? Pour le professeur Volf en tout cas, seule une réponse positive est envisageable.

Raymond Pfister

Marie-Jo Thiel et Marc Feix(éds.), Le défi de la fraternité,

Marie-Jo Thiel et Marc Feix(éds.), Le défi de la fraternité, Theology East-West European Perspectives, Vol. 23 – Zurich 2018, LIT Verlag — ISBN 9783643910189 — 636 pages – € 39, 90.

Ce n’est pas un livre d’éthique chrétienne comme les autres, non pas à cause de son épaisseur et de sa densité (plus de 600 pages), ni même parce qu’il utilise trois langues, le français (22 chapitres), l’anglais (11 chapitres) et l’allemand (5 chapitres), mais du fait qu’il permet de redécouvrir dans une perspective européenne et chrétienne la place et le rôle de la fraternité et de son utilisation dans la sphère publique.

Les éditeurs de ce volume enseignent tous deux à la Faculté de théologie catholique de l’université de Strasbourg. Marie-Jo Thiel est professeure d’éthique philosophique et théologique et Marc Feix, Maître de conférences en éthique et théologie morale.

Face à un nombre croissant de défis éthiques, allant de l’environnement au terrorisme en passant par la médecine et la migration, il ne suffit pas de constater que le christianisme a joué de par le passé un rôle déterminant dans la compréhension du concept de « fraternité ». Approfondir théologiquement l’expérience chrétienne de la fraternité aujourd’hui est précisément ce que propose cet ouvrage multi-auteurs (présentés par ordre alphabétique en fin d’ouvrage).

La réflexion construite en quatre parties est une invitation à l’espérance autant qu’à la responsabilité de tous et de chacun(e). La première partie pose le défi de la fraternité dans le cadre sociopolitique européen. Parmi les questions traitées, il y a le lien entre fraternité et libéralisme (texte en français) et le lien entre fraternité et solidarité (texte en anglais). La deuxième est autant une redécouverte des sources bibliques (de la Genèse aux textes pauliniens – avec N.T. Wright – en passant par les Évangiles) comme des sources patristiques (notamment Grégoire de Nysse). La troisième partie interroge l’expérience chrétienne de la fraternité en explorant un certain nombre de chantiers comme la discipline ecclésiastique ou le vivre-ensemble fraternel. Tout particulièrement intéressant est le regard porté sur une christologie contribuant à penser la communion fraternelle en termes de processus de « fraternisation » (texte en français). La quatrième et dernière partie – sept des neufs textes sont ici en français – est consacrée à la dimension pratique de la fraternité. Elle commence par une analyse de textes chez Tolstoï, géant de la littérature russe, mais aussi homme d’action ayant souligné l’exigence de fraternité en actes. Suit ensuite une discussion sur la notion de fraternité dans le cadre de la construction européenne, qui situe entre autre la question migratoire entre les deux extrêmes qui se dessinent : « Au nom de l’Évangile il y aurait une ouverture totale et au nom de l’identité un refus total » (page 477). Parmi les autres sujets pertinents traités, on trouvera les relations familiales primaires, le monde la santé, les nouvelles technologies ou encore « le tournant écologique de la théologie chrétienne » (texte en allemand) sous la plume du théologien allemand réformé Jürgen Moltmann, avec sa théologie de la Terre et d’une nouvelle Création ancrée dans le Christ cosmique.

En présentant l’enjeu de la fraternité dans une perspective chrétienne renouvelée, c’est une vision eschatologique du Royaume de Dieu, source d’inspiration, qui est présentée pour une vie chrétienne transformée par la proclamation de l’Évangile, et dont ne pourra que profiter le monde évangélique.

Raymond Pfister

Cardinal Walter Kasper, La Miséricorde : Notion fondamentale de l’Évangile

Cardinal Walter Kasper, La Miséricorde : Notion fondamentale de l’Évangile, Clé de la vie chrétienne, – 4 e édition, Collection « Theologia » 5 – Nouan-le-Fuzelier 2015, Éditions des Béatitudes – ISBN 9782840248187 – 214 pages – € 20, 00.

Cet ouvrage traduit de l’allemand en est à sa quatrième édition. Il est probablement passé inaperçu chez nombre de pasteurs et chrétiens évangéliques qui n’ont pas pour habitude de consulter des auteurs catholiques pour aiguiser leur réflexion biblique et théologique sur les valeurs évangéliques qu’ils défendent. En reprenant un cycle de conférences, le cardinal allemand Walter Kasper, président émérite du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, rend un grand service à ses lecteurs en évoquant en neuf chapitres « un thème d’actualité, malheureusement tombé dans l’oubli » (p. 9), celui de l’appel de Dieu à exercer la miséricorde face à la souffrance et l’injustice de ce monde.

Dans le Sermon sur la montagne, Jésus a beau déclarer bienheureux les miséricordieux (Mt 5, 7), le message de la miséricorde divine ne semble pas avoir eu l’impact souhaitable et nécessaire chez les chrétiens qui leur permettrait de contribuer de manière significative à « la construction d’une société plus juste, plus humaine et plus miséricordieuse » (p. 133). Devant le constat d’un tel déficit, l’auteur entame une réflexion systématique qui se veut bien plus qu’un simple exercice académique. Il souhaite reposer les jalons d’une spiritualité favorisant une vie renouvelée de l’Église.

Le lecteur moins habitué à des considérations d’ordre philosophique (chapitre 2) se tournera sans doute plus volontiers vers les chapitres 3 et 4 qui posent le fondement du message biblique dans les deux testaments. Partie intégrante de la révélation de Dieu et donc de l’histoire du salut, la notion de miséricorde divine met autant en lumière le mal et le désespoir inhérents à la condition humaine que le remède de l’espérance manifesté ultimement dans le Christ, sa personne et son œuvre.

Les réflexions systématiques qui suivent (chapitres 5 et 6) examinent les implications d’une miséricorde conçue comme « attribut fondamental de Dieu » pour notre compréhension de la toute-puissance de Dieu et de sa justice, mais aussi pour notre expérience de l’œuvre du salut dont nous sommes les bénéficiaires. Pour le Cardinal Kasper, être disciple de Jésus et témoin du Christ signifie devenir témoin de la miséricorde de Dieu en faisant preuve d’une miséricorde humaine et donc d’ « œuvres de miséricorde » concrètes dont l’aboutissement ne saurait cependant être un humanisme sans Dieu.

Là où le monde évangélique a quelquefois tendance à souscrire à une lecture très personnelle de l’Évangile (à chacun son salut !), il est des plus utiles de reconsidérer les implications essentielles de l’expérience de la miséricorde, non seulement pour l’individu, mais aussi pour la pratique ecclésiale, c’est-à-dire pour la nature et la mission de l’Église (chapitre 7) en tant que communauté de foi et société nouvelle. L’auteur n’oublie pas d’aborder les questions sociétales quand il examine la dimension politique de la miséricorde (chapitre 8).

C’est probablement le contenu du dernier chapitre du livre sur « Marie, mère de miséricorde » qui sera le moins familier à une théologie protestante et évangélique de l’Écriture, généralement peu consciente de son enracinement dans la foi et la conscience des traditions catholique et orthodoxe.

Raymond Pfister

Olivier Pigeaud, Vivre à l’image de Dieu –

Olivier Pigeaud, Vivre à l’image de Dieu – une dignité  ? une responsabilité ? Bière 2019, Éditions Cabédita — ISBN 97822882958396 — 96 pages — CHF 22, 00 ou € 14, 50.

Olivier Pigeaud, pasteur de l’Église protestante unie de France, a exercé son ministère dans l’ouest et le sud-ouest de la France. Ancien président de la Société des Écoles du dimanche et animateur biblique en paroisse, il a toujours milité pour une réflexion théologique accessible au plus grand nombre. Parmi ses ouvrages, « Bible et handicap », « Bible et grand âge », « Bible et santé », « De l’Écriture à la Parole, Dieu parle-t-il par écrit ? », etc.

Dieu est Esprit, comment peut-il avoir une image ? pour y répondre, l’auteur propose un examen des textes bibliques relatifs à cette question. Dans l’AT, seule la Genèse en fait une mention explicite, mais ce sont des textes d’une grande importance théologique : Gn 1, 26-28, définit la place de l’homme dans la création, comme représentant de Dieu sur la terre ; Gn 5, 1-2 parle de la transmission de ce rôle d’image et 9, 6 fonde le respect qu’on doit à l’être humain et de toute législation qui en dérive. Ensuite, il parcourt la dizaine de textes du NT relatifs à ce thème : chaque homme est déjà de par sa création image de Dieu, mais celle-ci doit cependant être restaurée, achevée par l’Esprit-saint pour qu’il devienne semblable au Christ qui est la véritable image du Dieu invisible (Col 1, 15 ; Cf. 1 Co 15, 49, Rm 8, 29 et 2 Co 3, 18 ; Col 3, 10).

À partir de la page 51, il aborde l’histoire de la théologie de l’image de Dieu : les Pères de l’Église, Thomas d’Aquin, pour en arriver à Luther et Calvin qui ont insisté surtout sur la perversion totale de l’homme. Pour l’époque moderne, il parle de Karl Barth et Moltmann.

Dès la page 67, il fait part de quelques réflexions théologiques stimulantes pour chacun. À plusieurs endroits, dans son livre, il souligne que l’image de Dieu ne signifie pas une essence, mais une relation ; c’est une idée très proche de la notion de fils de Dieu. L’homme a besoin de se faire une image mentale pour avoir Dieu comme vis-à-vis (sans tomber dans l’idolâtrie) ; et de son côté, Dieu ne veut pas agir sans l’homme pour être représenté sur terre. L’être humain est image en tant que co-créateur, homme et femme, mais aussi en tant qu’individu appelé à être créatif pour sa propre vie, à faire fructifier les dons que Dieu lui a donnés et à gérer la création. Cependant l’homme doit veiller à ne pas se prendre pour Dieu ! Il n’est que l’image et non la réalité de Dieu !

Dès la page 73, il développe l’idée que Jésus, image parfaite de Dieu, nous appelle, depuis notre conversion, à parcourir le chemin de la sanctification qui nous rendra de plus en plus semblables à lui. Concrètement, nous sommes associés à l’œuvre créatrice de Dieu (Gn 1, 28), en cultivant et gardant la terre (Gn 2, 15), et en nous comportant comme des gérants ou des jardiniers, non comme des propriétaires avides et ravageurs. Être image de Dieu, cela veut dire être son ambassadeur, son représentant auprès des hommes, parler, évangéliser, écouter, agir de sa part, lutter contre les forces du mal. C’est aussi considérer l’autre comme image de Dieu : cela vaut pour les handicapés, les méprisés, les détenus (Mt 25, 31ss). Dieu, comme chaque être humain, conserve une part de mystère : cela nous incite à ne pas mettre le grappin dessus pour le maîtriser ou l’idolâtrer.

Bien sûr, quand on dit image de Dieu, il faut que ce Dieu reste celui de la Bible, sinon on s’expose à toutes les dérives…

Il termine par quelques pages sur le dialogue interreligieux : il cite un passage du Coran (38, 71-79) où Dieu punit le diable pour avoir refusé de se prosterner devant l’homme, vu comme vicaire de Dieu. Même si la notion de Jésus, image parfaite de Dieu, est une spécificité chrétienne, la théologie de l’image de Dieu doit nous permettre le dialogue avec les autres religions.

Comme les ouvrages de cette collection, ce livre est accessible et donne une très bonne synthèse sur la notion d’image de Dieu.

Alain Décoppet