NOUVELLES RECHERCHES SUR L’ALLIANCE DANS LE MONDE DE LA BIBLE

(À propos d’un ouvrage récent)

Dominique CHARPIN, « Tu es de mon sang ». – Les alliances dans le Proche-Orient antique, Collection du Collège de France : Docetomnia, vol. 4, Paris, Éd. Les Belles-Lettres, 2019, 337 pp., 60 figs. n/b.

Un ouvrage majeur d’un épigraphiste et historien de l’Orient ancien : il s’agit là d’un ouvrage savant, mais destiné à un large public cultivé et à bien des égards révolutionnaire ! Contrairement à une forte tendance parmi les théologiens, notamment de l’école historico-critique en Allemagne depuis la fin du XIXème siècle (J. Wellhausen), il analyse finement et réhabilite ce thème fondamental de l’ALLIANCE comme mode de relation diplomatique entre les peuples durant toute l’Antiquité proche-orientale, de Sumer (au IIIème millénaire av. J.-C.) à la période des Perses (IVème s. av. J.-C.). L’enquête suit pas à pas l’historique de la recherche, ce qui rend le livre un peu touffu, mais très vivant. Pour une anthologie très utile de (presque) tous les textes concernés, voir l’ouvrage de K.A. Kitchen – P.J.N. Lawrence, Treaty, Law and Covenant in the Ancient Near East, – Abrév. : TCL, (2012) – (voir « Note additionnelle, 1 »).

Avant tout, l’auteur inclut dans sa quête, de manière très précise – et ceci est assez nouveau pour un travail d’orientaliste français -, la Bible Hébraïque (Ancien Testament). Ce mot latin de Testament(um) nous vient d’ailleurs de la traduction du terme hébreu Berît – « alliance », qui désigne bien « cet espace intermédiaire » du pacte, qu’il s’agisse de l’Alliance avec Dieu, dans la distance confiante avec l’Absolu, ou du contrat avec le prochain, dans un indispensable face à face humain – comme l’illustrent de nombreuses représentations antiques, du plus modeste cachet paléo-hébraïque (tel celui trouvé à Jérusalem en Janvier 2018 – Fig. 6) aux stèles et aux bas-reliefs de Syrie-Mésopotamie, ainsi la « stèle de l’alliance » trouvée à Ougarit (XIVème siècle av. J.-C. – Fig. 4), jadis exposée au Musée d’Alep.

Fig. 4 : Stèle (dite) de l’Alliance de Ras-Shamra – Ougarit (XIV° s. av. J.-C.), Musée d’Alep.

Pour une nouvelle approche de la thématique de l’Alliance :

Cette thématique de l’Alliance, qui a souvent été considérée comme tardive et parfois même secondaire par rapport à la Loi (Torâh) dans la littérature exégétique récente, peut-elle être réhabilitée et « réenchantée » par ces nouvelles recherches ?

Il importe en effet de comprendre qu’il s’agit là d’une véritable Denkform de l’Alliance (au sens de M. Weber et W. Dilthey), à savoir : à la fois une forme de pensée structurante de la société antique (ici sémitique) et une pensée de la forme, matérialisée et diffusée par la représentation de l’image, véritable support de la parole rituelle et du texte transmis. D’où les magnifiques monuments qui nous sont parvenus et qui illustrent ce thème par une iconographie « en miroir », avec deux personnages royaux (ou officiels) se faisant face, de part et d’autre d’un axe vertical central et virtuel.

Or ces documents figurés sont à même de confirmer la nouvelle étymologie à partir de la préposition babylonienne birît, qui désigne bien cet « (espace de) l’entre-deux » de l’Alliance (ce « Zwischenraum« , selon M. Noth), un usage spécifique bien documenté par les traités de Mari dès le 18ème siècle avant notre ère. Cette scène emblématique constitue comme le cristallin d’une vision du monde diffusée par le texte et par l’image (Heintz – 1995 (2015), pp. 284-322 ;Bodi (2018), pp. 165s. ;Charpin, pp. 257s.).

Dès lors le terme hébreu Berît n’est plus simplement à traduire par : « lien, obligation » (c’est l’étymologie la plus répandue, mais non la mieux étayée ! – cf. Heintz, pp. 319-321),avec une forte insistance sur l’aspect légal (testamentaire !), mais bien par « alliance », avec toutes ses composantes de pacte et d’accord interpersonnel et international, tous ses aspects éthiques et une totale « obligation de sincérité ». Cette dernière est bien exprimée, dans les traités de Mari et de Tell Leilan, par la formule : inalibbimgamrim – « dans la plénitude du coeur », qui figure précisément dans le Shema’ Israël en Dt 6, 4-9 : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur« , et dont la formule est reprise en 2 R 23, 1-4, où le roi Josias s’engage, en 627 av. J-C., avec son peuple dans l’Alliance renouvelée avec Dieu, le Deutéro-nome (cf. Charpin, pp. 257ss.). Et cette thématique passera tout naturellement de l’Ancienne (Ps 9, 1) à la Nouvelle Alliance (Mc 12, 32-34 ; Lc 6, 38-45).

Quelques petites « coquilles » à corriger : p. 19, 1ère ligne : lire : repoussé ; p. 259-haut : Dt 6, 4-9, au lieu de : 49 (!) ; p. 296-haut : Ramsès II.

Découvertes archéologiques récentes :

En effet, toute une série de découvertes archéologiques récentes vient conforter ces vues : outre les traités de Mari et de Leilan déjà évoqués, la découverte, en 2008, d’une copie du traité de vassalité du roi assyrien Assarhaddon dans le temple de Tell Tayinat, près d’Antakya en Turquie, a non seulement confirmé l’idée que les formules de malédictions du Deutéronome, ch. 13 et 28, et du Lévitique, ch. 26, pouvaient constituer un emprunt littéraire à la tradition assyrienne (cf. les travaux de H.-U. Steymans), mais le fait qu’un trou de suspension traverse cette tablette du traité (voir p. 249, Fig. 7-4) conforte l’idée qu’un document inscrit de ce genre ait été également présenté dans le Temple de Jérusalem, sans doute dès l’époque du roi Manassé (687-642 av.), donc avant le renouvellement de l’alliance par le roi Josias (p. 250).

De même, le minuscule cachet dédié : « Au gouverneur (de la) ville » en ce même VIIe siècle av. J.-C. (?), découvert en 2018 à Jérusalem aux abords de l’esplanade du Temple (Fig. 6), illustre bien le mode de transmission de cette thématique picto-idéographique de l’alliance, ces petits objets servant alors en multiples de médias dédiés et facilement transmissibles en tout lieu et dans toutes les couches de la société.

Et la frise d’un petit vase en albâtre de la Djézirèh (Syrie du Nord-Est), conservé au Musée de Damas (Fig. 5-b), reprend exactement – en réduction simplifiée – le modèle monumental de la base du trône du roi Salmanasar III du palais de Nimrud (vers 850 av. – Fig. 5) et a sans doute servi à l’accomplissement, par onction, d’un rituel d’alliance contemporain (cp. Os 12, 2-b – cf. Heintz, pp. 335-349). À Ebla déjà, au XXIVème siècle av. n. è., un texte de traité est désigné au début du texte, comme titre, simplement par : « tablette d’offrande d’huile » (p. 128 – cp. Gn 1, 1), ce qui illustre bien l’importance du rite.

Fig. 1 : Sceau-cylindre de la collection De Clercq, N° 390-ter (début du IIème millénaire av. n. è.).

Fig. 2 : Sceau-cylindre de la collection Pierpont Morgan, N° 950.

Fig. 3 : Empreinte de sceau sur une tablette d’Alalakh (niveauAlalakh VII, 1850-1750 av. n. è.).

Fig. 5 : Base du trône de Salmanasar III provenant du palais de Nimrud

(vers 850 av. n. è.), British Museum. – Registre central (détail).

Fig. 5-b : Vase d’albâtre de l’époque de Salmanasar III (vers 850 av. n. è.), provenant de la Djézirèh, Musée de Damas. – Profil et frise centrale développée.

Fig. 6 : Bulle (= empreinte de cachet cuite, diam. : – de 1cm. !) découverte à Jérusalem, fouilles officielles de la « Western Wall Plaza », le 1er Janvier 2018 : deux hommes, vêtus de manteaux striés, se font face, soutenant ensemble le croissant lunaire. L’inscription paléo-hébraïque, en bas, mentionne : « Au gouverneur (de la) ville », cette ville étant (peut-être ?) Jérusalem, 7ème s. av. n. ère (Remerciements à B. Sass).

« Détails » et indices :

Mon regretté collègue à l’École du Louvre, Daniel Arasse, a bien étudié l’importance du « détail » pour l’interprétation fine des œuvres d’art, dans son bel ouvrage : Le Détail. – Pour une histoire rapprochée de la peinture, Paris, Éd. Flammarion, 1992, 288 pp. : en retrouve-t-on des exemples dans notre « iconographie de l’alliance » ?

On peut en effet en citer au moins deux exemples :

(a) on note sur plusieurs des représentations, notamment les sceaux-cylindres (Figs. 1-2, 5) un traitement particulièrement soigné des « franges » du manteau cérémoniel que portent les deux protagonistes. Or l’une des expressions babyloniennes pour dire : « conclure une alliance » est : « nouer la frange (du manteau) ». Un texte de Mari (p. 86) dit bien : « Une frange éternelle (sissiktumdarêtum) sera nouée entre nous ». Est-ce là pur hasard ou véritable insistance graphique ?

(b) le sceau-cylindre de la collection De Clercq, N° 390-ter (Fig. 1), un exemplaire rare, bien présenté ici (p. 59, mais non utilisé dans le commentaire), est à mes yeux une représentation précise du rite du lipitnapishtim – « le toucher de la gorge » (pp. 48 ss., 67, 71-78, 172). La gorge est le principe de vie (cp. l’hébreunéphèsh !) qui est mise en jeu lors de ce rituel de l’alliance, soit positivement pour l’engagement des deux protagonistes (la vie), soit négativement en cas de parjure (la mort) – cp. Dt 13, 9 (voir p. 242), et cf. Am 5, 14s. et Jr 21, 8. Il faudrait sans doute revoir la légende, un peu réductrice : « deux rois en train de s’embrasser » (p. 59, Fig. 2-2 – cf. déjà Heintz, p. 318) !

Cet objet n’est pas isolé et joue un autre rôle essentiel pour la datation des documents iconographiques : en effet, P. Amiet le date de « la grande époque du classicisme syrien », au début du IIème millénaire av. J.-C., précisément celle (ou peu avant) des traités de Mari et de Tell Leilan. Et B. Teissier (en 1995, voir « Note additionnelle, 2« ) a établi un riche dossier comparatif de ces objets d’art miniature, largement diffusés et de facture égyptisante(?), en Syrie-Palestine et couvrant toute la première moitié du IIème millénaire avant notre ère.

La réserve énoncée à ce sujet par l’auteur : « même si l’on doit noter qu’elles sont plus tardives » (p. 258) n’est sans doute pas de mise ici, car ces sceaux-cylindres confirment au contraire la haute antiquité de notre modèle iconographique. Mais D. Charpin m’informe qu’il a sous presse un article sur « l’iconographie de l’alliance » : nul doute que celui-ci constituera une nouvelle avancée sur le sujet. Dies diem docet !

Conséquences méthodologiques pour l’exégèse :

Toutes ces découvertes devraient inciter les exégètes à plus de respect par rapport au texte massorétique (™) de la Bible, qui est à lire sans corrections inutiles et sans datations systématiquement « tardives », tant cette thématique de l’Alliance s’enracine historiquement dans la longue durée, dès avant la Loi mosaïque et le « livre de l’Alliance » (Ex 24, 7), dont elle fonde également le caractère binaire. Ce point serait d’ailleurs à approfondir …

Je plaiderais, pour ma part, pour une approche historico-critique renouvelée, fondée sur le triple socle de l’exégèse, la critique littéraire interne (I), mais aussi des études comparatives avec les textes orientaux anciens (II), ces deux niveaux étant fondés visuellement (et pas seulement « illustrés » !) par la riche tradition iconographique du Proche-Orient antique (III). De ce trépied méthodologique dépendra la validité de l’enquête historique … et théologique – comme le présent ouvrage le démontre avec brio en redonnant toute sa substance historique au concept d’Alliance (voir D. Bodi, cf. « Note additionnelle, 3 »).

La question de l’Alliance dans le Prophétisme :

En effet, si l’on s’en remet aux données statistiques, qui sont bien consignées dans les Concordances de la Bible, le Prophétisme semble à première vue presque ignorer cette thématique. Mais il s’agit là d’une impression fausse, car ici la structure de pensée (Denkform – ainsi déjà J. Begrich dans ZAW 1944) fonctionne comme une entité englobante et évidente … donc non exprimée ! On en trouve la double-preuve, d’une part dans la reprise des formules de béné-/malédictions des traités d’alliance par les oracles, respectivement de salut et de jugement prophétiques (voir supra, § « Détails »/b); et d’autre part, dans les condamnations du parjure et de la rupture de l’Alliance (cp. Jr 22, 9), qui prouve bien – a contrario – combien ce thème leur importait !

Le message des prophètes prend ainsi tout son sens, à la fois en reprise et en rupture avec ce modèle oriental: – en reprise, car l’image de l' »espace intermédiaire » du pacte conclu est empruntée au langage et aux représentations de l’époque, – mais en rupture, car ce plan purement humain et politique est dépassé pour tenter d’exprimer cette réalité indicible, celle d’une « Alliance » du Dieu unique et vivant avec Israël et – par son intermédiaire – avec l’humanité!

Parmi les théologiens de l’Ancien Testament, rares ont été ceux qui ont osé placer cette thématique au centre de leur œuvre, à l’exception de Walther Eichrodt (Bâle), dans sa : Theologie des Alten Testaments, 3 volumes (1933-35). Mon maître Edmond Jacob a repris en partie cette thématique dans sa Théologie de l’Ancien Testament (Neuchâtel, 1955), souvent rééditée et traduite, mais en l’équilibrant avec celle de l’Élection.

En Jérémie, chap. 31, la « Nouvelle Alliance » est une création de ce prophète au cœur de la crise de l’Exil en Babylonie, mais l’expression berît ‘olâm – « alliance éternelle » constitue bien chez Jérémie et chez Ézéchiel une référence à la tradition sacerdotale du Temple de Jérusalem, réactivée en réponse à la déportation – et qui fonde toute la vitalité de cette tradition (B. Renaud).

Histoire de la réception du thème :

Cette conception a-t-elle perduré en dehors de la tradition proprement biblique ? – On peut noter que cette « pensée structurante » (Denkform) de l’Alliance se poursuivra à travers les âges, surtout dans le Judaïsme où le texte fondateur se trouve dans le Talmud de Jérsalem, au traité Taanit, § 68c:

Les Tables de la Loi avaient une largeur de six palmes. Deux palmes étaient entre les mains de Dieu. Deux palmes étaient entre les mains de Moïse. Au milieu (be-émtsa), deux palmes étaient vides!

que reprend la pensée du Maharal de Prague (1512-1609), ainsi résumée par André Néher :

La Loi, en tant que èmsta – « moyen terme », constitue le fondement-même de l’Alliance théologique entre la Torâh de Dieu et la nature de l’homme. … Cet espace, ce vide, c’est l’Alliance elle-même, c’est le face-à-face de l’homme vivant devant Dieu, c’est l’en-train-de-se-faire de l’Alliance, c’est la relation et la communication à l’instant même où elles s’établissent (Le puits de l’exil, Paris, 1966, pp. 60ss., 92s.; – cp. Heintz, p. 349).

Et dans un ouvrage ultérieur d’André Néher, Faust et le Maharal de Prague, (Paris, 1987), pp. 110ss., cet auteur établit un parallèle éclairant entre les deux grandes figures de l’humanisme de la Renaissance, qui furent contemporains en cette fin du XVIème siècle : le Maharal et Michel-Ange. Réfléchissant tous les deux sur la relation de la créature à son Créateur, mais aussi sur le rapport inéluctable entre la raison et la foi, ces deux chercheurs d’absolu l’expriment par la même image de cette distance infime, cette èmsta: dans la célèbre fresque de « la Création » en la Chapelle Sixtine (Fig. 7), Michel-Ange donnera ainsi la plus prégnante des représentations artistiques de « cet espace sacré …, ce petit espace où tient l’infini de l’invisible et du mystère » (Émile Zola, Rome, Paris, 1900, p. 226).

Fig. 7 : Michel-Ange, Chapelle Sixtine, Rome : « La Création »

Dans la pensée juive du XXème siècle, cette thématique de la « Zwischenmenschlichkeit » – telle la résurgence d’une veine géologique ou celle d’un fleuve disparu – va constituer le pivot de la réflexion anthropologique et éthique de Martin Buber, comme principe d’un dialogue possible :

l’entre-deux (dasZwischen), représente une catégorie originelle de la réalité humaine qui transcende aussi bien le ‘Je’ et le ‘Tu’ que leur relation et qui fonde l’authenticité de la rencontre (die Begegnung), le fait de dire ‘Tu’ et de devenir ‘Je’  » (C. Schütz, Art. : « Buber, Martin (1878-1965), in : TheologischeRealenzyklopädie, Vol. VII (1981), pp. 253-258 (p. 255), – ma traduction).

Voici un extrait de cet ouvrage fondamental, publié en 1924, dans ce style admirable que je renonce ici à traduire :

« Der Mensch wird am Du zum Ich. … Geist in seiner menschlichen Kundgebung ist Antwort des Menschen an sein Du. Geist ist Wort. … Geist ist nicht im Ich, sondern zwischen Ich und Du » (M. Buber, Ich und Du. – Das dialogische Prinzip (1924), rééd. Gütersloh, 2006, p. 32s.).

Ce qu’un interprète récent de ce sujet exprime en ces termes :

L’espace intermédiaire, dasZwischen, est le lieu du vivre ensemble et du devenir, devenir de l’un et devenir de l’autre autant que du devenir ensemble. L’espace intermédiaire est l’espace de tous les enjeux et de toutes les possibilités, l’espace du je où l’un et l’autre se mettent en jeu (A. Kressmann, sur le site <ethikos.ch>, blog du 27/7/2010).

Ne dirait-on pas un commentaire bien tardif certes – puisqu’actuel -, mais combien pertinent de l’iconographie « en miroir » de nos scènes d’alliance (voir Figs. 1-6) ?

Et au terme de cette enquête, n’est-il pas frappant de retrouver la simple préposition babylonienne : birît – « entre », érigée sous sa forme substantivée (exactement comme dans le texte de Mari – ARM, 26/2, 404, ll. 9-12 : « ils se sont tous rejoints … (pour) discuter awatbirišunu = ‘de l’affaire de leur entre-deux’ (= de leur alliance) » – cf. Charpin, p. 55) en structure fondamentale de l’éthique et de la communication contemporaines – à près de 4000 ans de distance ? (cp. P. Bühler, Im Dazwischen – die Beziehung als Seelenmodell bei Martin Buber, 2013).

Alliance et Création, les deux pôles théologiques sont ainsi fixés dans l’attente de la « Nouvelle Alliance » en Jésus-Christ. Pour une époque (la nôtre !) où cette notion-même de « pacte » est fortement remise en cause par les plus puissants de ce monde, il vaut peut-être la peine d’y réfléchir et d’en rechercher les racines profondes sur la base de recherches historiques et exégétiques plus précises, telles que les offre ce remarquable ouvrage.

Jean-Georges Heintz,

Professeur hon. d’Ancien Testament à la Faculté de Théologie Protestante de l’Université de Strasbourg & d’Épigraphie sémitique à l’École du Louvre, Paris.

Ouvrages en français :

B. Renaud, Nouvelle ou éternelle alliance ? – Le message des prophètes, coll.: « Lectio Divina », Vol. 189, (Paris, Éd. Le Cerf, 2002), 378 pp.

Cahiers Évangile : B. Renaud, L’Alliance au cœur de la Torah, N° 143 (Avril 2008), et : E. Di Pede, L’Alliance chez les Prophètes, N° 172 (Juin 2015), ainsi que : J. Briend, R. Lebrun, É. Puech, Traités et serments dans le Proche-orient ancien, N° 81 (1992).

J.-G. Heintz, Prophétisme et Alliance. – Des Archives royales de Mari à la Bible Hébraïque, coll. Orbis Biblicus et Orientalis, Vol. 271, Fribourg-Göttingen, 2015, 373 pp. ill. (voir pp. 265-349).

Trois Notes additionnelles (pour poursuivre la recherche) :

Trois ouvrages fondamentaux, publiés en anglais, seraient ici à prendre en compte pour alimenter des recherches futures :

1) K.A. Kitchen – P.J.N. Lawrence, Treaty, Law and Covenant in the Ancient Near East, – Vol. I :The Texts, – Vol. II : Text, Notes and Chromogramms, (Wiesbaden, Éd. Harrassowitz, 2012) – (Abrév. : TCL), pour les documents-sources :

– Il s’agit d’une anthologie très utile de (presque) tous les textes concernés, que D. Charpin utilise (voir « Index », pp. 330s.), mais qu’il critique également, notamment en ce qui concerne les comparaisons et les datations, donc l’interprétation, par ex. celle des/par « chromogrammes » (voir pp. 251-254) : « un travail considérable, mais qui n’est absolument pas convaincant », notamment parce que « la comparaison thématique est faite à partir de l’index des sujets, ce qui est très dangereux » (p. 254), – même si celui-ci est en couleurs ! Il est vrai que depuis J.G. Frazer et son Rameau d’or (The Golden Bough. – A Study in Magic and Religion, 1ère éd., 2 vols., 1890) et ses fameux « Indices », on a fait des progrès ; mais, tout comme son célèbre prédécesseur, la valeur documentaire de cet ouvrage subsiste, permettant à l’avenir un dialogue à la fois plus ouvert et plus précis sur ces vastes sujets, comme un socle documentaire indispensable en vue de futurs progrès.

2) B. Teissier, Egyptian Iconography on Syro-Palestinian Cylinder Seals of the Middle Bronze Age, in coll. : « Orbis Biblicus et Orientalis – Series Archaeologica », Vol. 11, (Fribourg – Göttingen, 1995), 224 pp. (268 figs.) :

– Cette enquête approfondie fournit de nombreux exemplaires de notre « iconographie en miroir » de l’Alliance : voir p. 18, figs. 76 (g.), 100 (dr.), 263 et 266 (?) ; p. 52, figs. 21 (dr.), 97 (g.) & 100 (dr.) ; p. 70, figs. 102 et 104 ; p. 73, fig. 114. Ce riche dossier comparatif de sceaux-cylindres, objets d’art miniature de facture égyptisante (?) en Syrie-Palestine, largement diffusés et couvrant toute la première moitié du IIème millénaire avant notre ère, permet également de préciser la représentation de l’ « embrassade » (mais ici avec des déesses !) – par différenciation avec celle du rituel de « toucher de la gorge » (?) : voir p. 23, figs. 6, 7 et 8 (= p. 51, figs. 6, 7 et 8).

3) D. Bodi, « Mesopotamian and Anatolian Iconography », in (Collectif) :Behind the Scenes of the Old Testament, (Grand Rapids, Éd. Baker, 2018), pp. 165-171 :

– Notre méthodologie exégétique triple d’approche d’un thème est ici exposée (pp. 166s., et voir supra) : de son application précise dépendra la validité de l’enquête exégétique et historique du thème de l’alliance, bien sûr en maintenant comme objet d’étude central le corpus canonique de la Bible hébraïque (BH). – Cet ouvrage collectif donne par ailleurs un bon aperçu des diverses méthodologies actuellement utilisées dans le domaine de l’exégèse biblique : en dépassant le conflit des interprétations, une convergence des méthodes peut redonner toute sa substance historique au concept d’Alliance – comme le montre le bel ouvrage de D. Charpin.

Ces trois ouvrages (et même ce quatrième !) : le premier de l’ordre dutexte, le second de celui de l’image – et le troisième combinant cesdeux approches (« Texte et Image« ), illustrent bien toute la richessethématique de l’Alliance, ainsi que la dense et riche évolution historique de cette « Denkform » : nous n’avons voulu en illustrer ici qu’un aspect particulier, mais sans doute originel et fondamental à nos yeux.

PS : Si j’ai encore rédigé cette note sur l’ « Alliance », c’est en pensant aux jeunes chercheurs qui aborderont ce thème et pour leur présenter ces perspectives nouvelles – qui sont souvent d’anciennes à approfondir !

« Nos élèves nous forment, nos travaux nous édifient », Martin Buber.

Sortie de Hokhma N°117

Couverture du numéro


Le n°117 de Hokhma est maintenant sorti, avec un dossier spécial consacré aux mouvements confessants au sein des Églises réformées, avec des contributions de chacun de ces mouvements – plus de détails dans l’Editorial de Michaël de Lucas

Découvrez également au complet la préface du numéro par Pierre Berthoud.

Les autres articles peuvent être achetés au détail sur le site de notre partenaire Publicroire (Lien vers la page du numéro), et un aperçu gratuit de chacun d’entre eux est disponible. Le numéro papier peut aussi être commandé.

Découvrez ici-même les (nombreuses!) recensions de ce numéro :

Préface N°117

Préface

C’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai pris connaissance de ce numéro de la revue Hokhma consacré au renouveau réformé et évangélique au sein des Eglises historiques protestantes d’Europe, en particulier en France, en Suisse, en Belgique et aux Pays Bas. Un vent de fraîcheur porteur de vérité, de vie et d’espérance souffle au sein de nos Eglises. Certes, cette renaissance qui tire sa substance et sa vitalité du terreau biblique n’en est qu’à ses débuts, mais elle est porteuse d’espoir. En effet, elle est accompagnée par une prise de conscience suscitée par le Christ lui-même de l’importance de la réflexion théologique et éthique, de la centralité d’une spiritualité individuelle et communautaire et de l’urgence d’un témoignage évangélique contribuant à la revitalisation, au rayonnement ainsi qu’à la croissance des Eglises.

Au sein de ces mouvements des sensibilités différentes s’expriment, selon qu’on se dit confessant, orthodoxe, calviniste, charismatique ou évangélique. Si tous se réclament de la réforme, d’autres références historiques sont évoquées, tels le piétisme du 18 ème siècle, l’esprit missionnaire du 19 ème siècle et les mouvements de l’Esprit du 20 ème siècle. Une vive conscience des enjeux et défis œcuméniques en vue de l’unité des Eglises est aussi manifeste chez certains.

On a reproché à ces mouvements en particulier en France, en Suisse et en Belgique de s’être positionnés essentiellement par rapport aux décisions des instances synodales des Eglises protestantes/réformées en faveur de l’ouverture du mariage à la conjugalité homosexuelle et de la mise en place d’un rituel permettant la bénédiction de couples de même sexe mariés civilement ou au bénéfice d’un partenariat enregistré. De fait, l’ensemble de ces décisions synodales n’ont été que « le catalyseur qui en ont permis la création » Plusieurs études mettent d’ailleurs en évidence que ce processus de renouveau était déjà bien engagé avant ce débat et qu’il avait pour finalité de contribuer plus largement, sans doute modestement, mais de manière décisive, au renouveau des Eglises. Pour parvenir à cette fin ces courants :

– cherchent à rassembler les personnes de même sensibilité autour d’une identité théologique, spirituelle et pratique redéfinie à la lumière des Ecritures et le reflet d’un large consensus ( Le Manifeste Bleu en Suisse, Le Manifeste Evangélique aux Pays Bas) ;

– adoptent une démarche permettant de contribuer de manière réfléchie, constructive et concrète à la vie et au témoignage des Eglises. En plus des Manifestes mentionnons les études, Les caractéristiques d’une Eglise qui grandit  et « Churches should be Famous for their Love » ;

– choisissent de participer aux débats d’Eglise en vue de faire entendre une voix évangélique et apostolique afin de mettre en évidence les conséquences éthiques, spirituelles et pratiques qui en découlent pour le renouveau et la croissance des communautés locales ;

– mettent l’accent plus sur l’édification et le témoignage que sur le fonctionnement et l’administration sans pour autant renoncer à se structurer en association.

Les noms de ces différents mouvements reflètent bien cette vision aux multiples facettes qui s’enracine dans le terreau biblique et favorise la renaissance d’une foi vivante qui se partage et d’une vie communautaire locale généreuse : Les Attestants et La Fraternité de l’Ancre en France, Le rassemblement pour un renouveau réformé et le Landeskirchen Forum en Suisse, Unio Reformata en Belgique, Evangelisch Verband aux Pays Bas et Ensemble pour l’Europe au niveau européen. (( Mouvement spirituel de grande envergure qui a aussi des antennes nationales. )) Il s’agit donc pour ces courants divers de témoigner, de vivre la communion fraternelle, de rassembler, d’œuvrer au renouveau, de participer aux débats, de rechercher l’unité et de rayonner vers l’extérieur tout en étant ancrés dans la parole écrite et incarnée de Dieu. En effet, c’est en étant au service de Jésus-Christ, la deuxième personne de la trinité, que l’Eglise est édifiée et le Règne de Dieu se manifeste. Comme le dit si bien Blaise Pascal, « Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes, que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort, que par Jésus-Christ. … Ainsi sans l’Ecriture qui n’a que Jésus comme objet, nous ne connaissons rien et ne voyons qu’obscurité et confusion dans la nature de Dieu et dans notre propre nature » (( Blaise Pascal, Pensées, in Œuvres Complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1954, p 1310. On trouve une pensée similaire au début de l’Institution de la Religion Chrétienne de Jean Calvin (I.1.1). )) .

Cela nous amène au cœur du débat, que d’ailleurs l’ensemble des études de ce volume identifie, à savoir le statut et l’interprétation des Ecritures qui rendent témoignage au Dieu trine, Père, Fils et Saint Esprit. Dans un contexte ultra-moderne qui remet en question la notion même d’autorité et dans des Eglises de multitude et pluralistes qui pratiquent la diversité d’approches, souvent contradictoires, des Ecritures et par conséquent laissent une trop grande liberté interprétative, il n’est pas aisé de se positionner. En effet notre démarche herméneutique suppose l’unité de la révélation divine qui s’exprime dans les catégories du langage humain. Elle prône une lecture historico-grammaticale des textes qui inclut l’étude des genres littéraires tout en insistant sur l’analogie de la foi et le rôle du St Esprit dans la juste compréhension et la mise en pratique du message biblique. Confesser notre relation personnelle avec Jésus-Christ, le chemin la vérité et la vie, implique une perspective globale qui s’articule autour du motif de base, création chute/faute et rédemption et implique une cohérence doctrinale, anthropologique et éthique. Dans ces conditions il est difficile de ne pas se démarquer et se différencier au sein d’Eglises qui incarnent la pluralité doctrinale, anthropologique et éthique. Même au sein d’Eglises (Anglicane en Angleterre et Protestante aux Pays Bas) qui pratiquent un pluralisme plus généreux les incompréhensions, les tensions et les difficultés de cohabitations existent (( Telle fut en effet l’expérience de la Faculté libre de théologie réformée (Faculté Jean Calvin) à ses débuts. Certes elle était une institution libre de l’état et de toute union d’Eglise, mais se voulait au service, dans un premier temps, des Eglises réformées. Cela a plutôt bien marché jusqu’au Synode de Ste-Foy-la-Grande (1978) ou effectivement l’Eglise réformée de France a adopté une politique ecclésiale dissuadant les futurs candidats au pastorat de poursuivre leurs études à Aix-en-Provence. La FLTR a cherché à trouver un terrain d’entente avec l’ERF, en particulier par le biais de discussions avec l’IPT (Montpellier) qui se sont déroulées pendant plusieurs années, mais sans pour autant aboutir. Tout en étant d’accord avec l’analyse de Christophe Desplanque, je ne parlerais donc pas de « stratégie de rupture. » A l’époque, trois des six professeurs étaient membres de l’ERF (je le suis toujours). L’autonomie de la FLTR avait et a pour finalité de mieux exercer son ministère auprès de l’ensemble des Eglises. Malheureusement un partenariat avec l’ERF n’a pas pu se mettre en place. )) . Cela n’est sans doute pas étonnant, car sur le fond pluralisme théologique et théologie confessante qu’elle soit réformée et/ou évangélique sont difficilement conciliables.

Comment alors vivre la communion et l’unité au sein de nos mouvements et de nos Eglise et quels en sont les fondements ? Le fidéisme est-il suffisant ? Dans un de ses derniers ouvrages (( John Stott, La foi évangélique, un défi pour l’unité , Valence, LLB, 2000. Traduction de l’un de ses derniers livres, Evangelical Truth, a Personal Plea for Unity , Leicester, IVP, 1999. )) qu’il présente comme son testament, John Stott, le célèbre Pasteur et théologien anglican, nous propose son plaidoyer personnel pour l’unité. Considérant que la foi chrétienne historique reflète l’enseignement apostolique, il propose une démarche qui s’articule autour de la trinité pour mettre en relief les trois vérités centrales de la Foi chrétienne évangélique :

– Dieu le Père a pris l’initiative de se révéler, de se faire connaître aux hommes. L’autorité ultime de l’Écriture est liée à son inspiration divine. Cette parole, dont l’ultime révélation est en Jésus-Christ, éclaire tous les aspects de la pensée et de l’existence humaine.

– Dieu le Fils a dévoilé et accompli l’œuvre rédemptrice en faveur des hommes. En Jésus de Nazareth, le Messie attendu, le Fils, par son incarnation, sa mort sacrificielle et sa résurrection a manifesté sa majesté et l’immensité de son amour envers les hommes prisonniers de leurs révoltes et de leurs péchés.

– Dieu, le Saint-Esprit, quant à lui, met en œuvre les transformations et changements individuels et communautaires qui sont liés au salut divin. Il exerce une diversité de ministères vitaux selon les dons de chacun au sein de l’Église et de la cité.

D’autres aspects importants de l’identité chrétienne évangélique tels la conversion, la rencontre personnelle avec Dieu, l’évangélisation, le témoignage personnel et la communion des croyants au sein de l’Eglise, sont perçus par John Stott comme des conséquences voire des développements de ces trois points centraux.

Au sein de nos mouvements et de nos Eglises Protestantes/réformées, cette approche trinitaire pourrait être un moyen de rechercher, sous le regard de notre Seigneur, une forme d’unité, certes imparfaite, mais substantielle. En effet, elle permet de distinguer entre les vérités qui constituent le fondement de la foi chrétienne de celles sur lesquelles subsistent des désaccords qui peuvent limiter la communion sans pour autant l’entamer. Il s’agit en fait de fonder et de vivre une communion et une unité réelles qui laisse une place adéquate à une diversité non contradictoire dans l’intelligence, l’expression et la pratique de la foi. Cette démarche rejoint d’ailleurs celle des Réformateurs qui, conscients de l’importance de l’unité, faisaient la même distinction entre les fondements de la foi évangélique et les adiphora. Malheureusement leurs efforts n’ont pas abouti, mais il importe de ne pas oublier que la rupture de communion avec l’Eglise catholique romaine et les divisions au sein de la famille protestante ont été vécues dans la douleur et la souffrance ! Certes, bien des tensions, conflits et scissions sont liés aux carences humaines, mais l’unité, aussi importante soit-elle, ne peut se bâtir au détriment de l’intégrité, de la sûreté, de la vérité et de la vitalité de l’Evangile.

Jean Calvin, dans ses commentaires, a le souci de mettre en évidence non seulement le contenu de sens des Ecritures, mais aussi leurs richesses spirituelles et pratiques pour la vie en Eglise et dans la cité. Il souligne sans cesse l’importance du dialogue entre la Parole et l’Esprit, essentiel au témoignage prophétique de l’Eglise, à sa renaissance et a sa croissance. En plus du renouveau théologique, anthropologique et éthique, les Réformes du 16 e siècle ont incarné l’un des temps forts de l’histoire de la spiritualité chrétienne.

En cherchant à articuler théologie et spiritualité, vie pratique et communautaire, proclamation de la parole et témoignage, les mouvements décrits dans les pages qui suivent se situent dans la continuité de ce bel héritage protestant et évangélique et plus encore dans la suite de l’Eglise chrétienne qui plonge ses racines dans le terreau apostolique. Certes ces mouvements représentent peu de choses à vue humaine, sont fragiles et souvent marginalisés, mais lorsque le Seigneur est à l’œuvre il importe de ne pas mépriser le jour des petits commencements. Ils portent en eux l’espérance d’une renaissance et d’une revitalisation au sein de nos Eglises en vue du salut de nos contemporains.

En conclusion, voici une citation de l’Apôtre Paul en guise d’encouragement et de feuille de route :

« S’il y a quelque encouragement dans le Christ, s’il y a quelque consolation dans l’amour,

s’il y a quelque communion de l’Esprit, s’il y a quelque tendresse et compassion, comblez

ma joie en étant bien d’accord ; ayez un même amour, un même cœur, une unité de pensée »

Ph 2. 1 et 2

Pierre Berthoud

Professeur émérite

Faculté Jean Calvin

Editorial Hokhma N°117

Chers lectrices et lecteurs,

Le numéro de la revue Hokhma que vous tenez entre les mains est un numéro spécial qui mérite à plus d’un titre ce qualificatif. Ce N°117 est, en effet, constitué d’un dossier de diverses contributions sur les « mouvements confessants » au sein de l’ église réformée, principalement en France (le mouvement des « Attestants »), en Suisse (le mouvement R3) et en Belgique (le mouvement Unio Reformata ). à ces trois principaux mouvements se sont ajoutés des groupes moins connus, comme la Fraternité de l’Ancre pour le cas de l’Alsace Lorraine. De plus, ce dossier est élargi et enrichi de perspectives internationales, nous donnant un éclairage particulier sur les Pays-Bas, le Royaume-Uni et les mouvements oecuméniques en Europe.

Conscient de l’aspect potentiellement polémique d’un tel dossier, le comité de la revue Hokhma a voulu « laisser le micro », pour ainsi dire, aux acteurs et représentants de chacun des mouvements cités. Il a été demandé à chaque mouvement d’exposer son origine, son développement et ses enjeux actuels. Le lecteur pressé lira avec intérêt le liminaire de P. Berthoud pour se faire une idée du contenu de ce dossier spécial.

Le comité souhaite ainsi que ce numéro soit profitable pour l’information et la réflexion des pasteurs, des théologiens, des historiens et de toute personne intéressée par l’ecclésiologie contemporaine de façon générale.

à la suite de ce dossier, nous publions la réponse apportée par le pasteur Charles Nicolas à l’article de Daniel Hillion, publié dans notre précédent N°116, sur le thème de la pauvreté et de la vocation de l’ é glise à aider son « prochain ».

Ce N°117 se termine par l’habituelle chronique de livres où l’on notera plusieurs recensions d’ouvrages touchant à la vie et l’oeuvre de Jésus, y compris le roman Soif d’Amélie Nothomb publié en 2019.

Il ne me reste qu’à vous souhaiter une excellente lecture, au nom de tout le comité de la revue Hokhma .

Michaël de Luca, président du comité.

Miroslav Volf, Foi chrétienne et sphère publique

Miroslav Volf, Foi chrétienne et sphère publique, Nîmes 2017, Éditions VIDA, ISBN 9782847002911 – 175 pages – € 14, 95.

Malheureusement encore très peu connu du monde francophone, car jamais traduit en français jusqu’alors, le professeur Miroslav Volf (d’origine croate et d’arrière-plan pentecôtiste) est pourtant une figure incontournable de la théologie contemporaine. Disciple de Jürgen Moltmann, il occupe depuis 1998 une chaire de théologie systématique à l’université américaine de Yale où il est aussi directeur fondateur du centre d’études Foi et Culture (« Yale Center for Faith and Culture »). Celui-ci a pour mission d’examiner avec un œil critique les pratiques religieuses afin de promouvoir celles qui participent à l’épanouissement authentique de l’être humain et au bien commun dans le monde. Volf considère en effet que la foi est un mode de vie et que la théologie en est l’articulation.

Miroslov Volf plaide pour un pluralisme religieux et politique qui s’inspire de la règle d’or : « Tout ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux » (Mt 7, 12). Il dénonce le danger d’un totalitarisme religieux qui souhaiterait imposer le diktat d’une religion dominante tout comme celui d’un sécularisme laïciste qui chercherait à exclure le religieux de la sphère publique. L’alternative qu’il propose se veut fidèle aux convictions chrétiennes.

Pour Volf, il s’agit tout d’abord de dénoncer et remédier aux différents types de dysfonctionnements que rencontre la foi chrétienne dans le monde moderne. Le caractère prophétique de la foi chrétienne le fait distinguer entre les problèmes liés à la rencontre avec Dieu (la « montée » vers le divin) et ceux liés à l’interaction avec le monde (le « retour » vers l’humain). Il distingue entre une foi atrophiée qui n’est pas réellement agissante dans ce monde – ce qu’il qualifie de « foi oisive » – et une foi tyrannique et oppressive qui nuit au bien commun – ce qu’il appelle une « foi coercitive ».

Pour l’auteur, la relation du chrétien à la culture s’articule ainsi autour de six points (pages 12 à 14) :

1. Christ est venu dans ce monde pour tous les hommes. La foi chrétienne a pour vocation d’être une foi active et agissante dans toutes les sphères de la vie, qui cherche à guérir le monde. Elle ne peut être ni oisive ni inopérante.

2. En annonçant le Royaume de Dieu, Christ est porteur d’un message de grâce qui ne cherche pas à s’imposer par la contrainte.

3. Suivre le Christ signifie prendre soin de son prochain et œuvrer en vue de son épanouissement.

4. Le chrétien doit adopter une position nuancée dans ce monde qui a été créé par Dieu. Il ne s’agit ni de tout accepter, ni de tout rejeter d’une culture en constante évolution, mais plutôt de s’adapter, voire de la transformer.

5. En tant que témoin du Christ, il s’agit d’incarner la vision de la vie par excellence qui nous est donnée par Dieu en partage, et non pas de l’imposer aux autres.

6. Christ ne s’étant pas fait l’avocat d’un modèle politique unique et exclusif, la foi chrétienne est tout à fait compatible avec le contexte pluraliste de nos sociétés. En tant que chrétien, on peut donc avoir de fortes convictions tout en étant disposé à accorder aux autres communautés religieuses les mêmes libertés religieuses et politiques que celles qu’on revendique pour soi-même.

Pour vivre dans ce monde la foi chrétienne de façon authentique, nous faut-il donc comprendre la foi comme devant être ni peu pertinente, ni impertinente ? Pour le professeur Volf en tout cas, seule une réponse positive est envisageable.

Raymond Pfister

Marie-Jo Thiel et Marc Feix(éds.), Le défi de la fraternité,

Marie-Jo Thiel et Marc Feix(éds.), Le défi de la fraternité, Theology East-West European Perspectives, Vol. 23 – Zurich 2018, LIT Verlag — ISBN 9783643910189 — 636 pages – € 39, 90.

Ce n’est pas un livre d’éthique chrétienne comme les autres, non pas à cause de son épaisseur et de sa densité (plus de 600 pages), ni même parce qu’il utilise trois langues, le français (22 chapitres), l’anglais (11 chapitres) et l’allemand (5 chapitres), mais du fait qu’il permet de redécouvrir dans une perspective européenne et chrétienne la place et le rôle de la fraternité et de son utilisation dans la sphère publique.

Les éditeurs de ce volume enseignent tous deux à la Faculté de théologie catholique de l’université de Strasbourg. Marie-Jo Thiel est professeure d’éthique philosophique et théologique et Marc Feix, Maître de conférences en éthique et théologie morale.

Face à un nombre croissant de défis éthiques, allant de l’environnement au terrorisme en passant par la médecine et la migration, il ne suffit pas de constater que le christianisme a joué de par le passé un rôle déterminant dans la compréhension du concept de « fraternité ». Approfondir théologiquement l’expérience chrétienne de la fraternité aujourd’hui est précisément ce que propose cet ouvrage multi-auteurs (présentés par ordre alphabétique en fin d’ouvrage).

La réflexion construite en quatre parties est une invitation à l’espérance autant qu’à la responsabilité de tous et de chacun(e). La première partie pose le défi de la fraternité dans le cadre sociopolitique européen. Parmi les questions traitées, il y a le lien entre fraternité et libéralisme (texte en français) et le lien entre fraternité et solidarité (texte en anglais). La deuxième est autant une redécouverte des sources bibliques (de la Genèse aux textes pauliniens – avec N.T. Wright – en passant par les Évangiles) comme des sources patristiques (notamment Grégoire de Nysse). La troisième partie interroge l’expérience chrétienne de la fraternité en explorant un certain nombre de chantiers comme la discipline ecclésiastique ou le vivre-ensemble fraternel. Tout particulièrement intéressant est le regard porté sur une christologie contribuant à penser la communion fraternelle en termes de processus de « fraternisation » (texte en français). La quatrième et dernière partie – sept des neufs textes sont ici en français – est consacrée à la dimension pratique de la fraternité. Elle commence par une analyse de textes chez Tolstoï, géant de la littérature russe, mais aussi homme d’action ayant souligné l’exigence de fraternité en actes. Suit ensuite une discussion sur la notion de fraternité dans le cadre de la construction européenne, qui situe entre autre la question migratoire entre les deux extrêmes qui se dessinent : « Au nom de l’Évangile il y aurait une ouverture totale et au nom de l’identité un refus total » (page 477). Parmi les autres sujets pertinents traités, on trouvera les relations familiales primaires, le monde la santé, les nouvelles technologies ou encore « le tournant écologique de la théologie chrétienne » (texte en allemand) sous la plume du théologien allemand réformé Jürgen Moltmann, avec sa théologie de la Terre et d’une nouvelle Création ancrée dans le Christ cosmique.

En présentant l’enjeu de la fraternité dans une perspective chrétienne renouvelée, c’est une vision eschatologique du Royaume de Dieu, source d’inspiration, qui est présentée pour une vie chrétienne transformée par la proclamation de l’Évangile, et dont ne pourra que profiter le monde évangélique.

Raymond Pfister

Cardinal Walter Kasper, La Miséricorde : Notion fondamentale de l’Évangile

Cardinal Walter Kasper, La Miséricorde : Notion fondamentale de l’Évangile, Clé de la vie chrétienne, – 4 e édition, Collection « Theologia » 5 – Nouan-le-Fuzelier 2015, Éditions des Béatitudes – ISBN 9782840248187 – 214 pages – € 20, 00.

Cet ouvrage traduit de l’allemand en est à sa quatrième édition. Il est probablement passé inaperçu chez nombre de pasteurs et chrétiens évangéliques qui n’ont pas pour habitude de consulter des auteurs catholiques pour aiguiser leur réflexion biblique et théologique sur les valeurs évangéliques qu’ils défendent. En reprenant un cycle de conférences, le cardinal allemand Walter Kasper, président émérite du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, rend un grand service à ses lecteurs en évoquant en neuf chapitres « un thème d’actualité, malheureusement tombé dans l’oubli » (p. 9), celui de l’appel de Dieu à exercer la miséricorde face à la souffrance et l’injustice de ce monde.

Dans le Sermon sur la montagne, Jésus a beau déclarer bienheureux les miséricordieux (Mt 5, 7), le message de la miséricorde divine ne semble pas avoir eu l’impact souhaitable et nécessaire chez les chrétiens qui leur permettrait de contribuer de manière significative à « la construction d’une société plus juste, plus humaine et plus miséricordieuse » (p. 133). Devant le constat d’un tel déficit, l’auteur entame une réflexion systématique qui se veut bien plus qu’un simple exercice académique. Il souhaite reposer les jalons d’une spiritualité favorisant une vie renouvelée de l’Église.

Le lecteur moins habitué à des considérations d’ordre philosophique (chapitre 2) se tournera sans doute plus volontiers vers les chapitres 3 et 4 qui posent le fondement du message biblique dans les deux testaments. Partie intégrante de la révélation de Dieu et donc de l’histoire du salut, la notion de miséricorde divine met autant en lumière le mal et le désespoir inhérents à la condition humaine que le remède de l’espérance manifesté ultimement dans le Christ, sa personne et son œuvre.

Les réflexions systématiques qui suivent (chapitres 5 et 6) examinent les implications d’une miséricorde conçue comme « attribut fondamental de Dieu » pour notre compréhension de la toute-puissance de Dieu et de sa justice, mais aussi pour notre expérience de l’œuvre du salut dont nous sommes les bénéficiaires. Pour le Cardinal Kasper, être disciple de Jésus et témoin du Christ signifie devenir témoin de la miséricorde de Dieu en faisant preuve d’une miséricorde humaine et donc d’ « œuvres de miséricorde » concrètes dont l’aboutissement ne saurait cependant être un humanisme sans Dieu.

Là où le monde évangélique a quelquefois tendance à souscrire à une lecture très personnelle de l’Évangile (à chacun son salut !), il est des plus utiles de reconsidérer les implications essentielles de l’expérience de la miséricorde, non seulement pour l’individu, mais aussi pour la pratique ecclésiale, c’est-à-dire pour la nature et la mission de l’Église (chapitre 7) en tant que communauté de foi et société nouvelle. L’auteur n’oublie pas d’aborder les questions sociétales quand il examine la dimension politique de la miséricorde (chapitre 8).

C’est probablement le contenu du dernier chapitre du livre sur « Marie, mère de miséricorde » qui sera le moins familier à une théologie protestante et évangélique de l’Écriture, généralement peu consciente de son enracinement dans la foi et la conscience des traditions catholique et orthodoxe.

Raymond Pfister

Olivier Pigeaud, Vivre à l’image de Dieu –

Olivier Pigeaud, Vivre à l’image de Dieu – une dignité  ? une responsabilité ? Bière 2019, Éditions Cabédita — ISBN 97822882958396 — 96 pages — CHF 22, 00 ou € 14, 50.

Olivier Pigeaud, pasteur de l’Église protestante unie de France, a exercé son ministère dans l’ouest et le sud-ouest de la France. Ancien président de la Société des Écoles du dimanche et animateur biblique en paroisse, il a toujours milité pour une réflexion théologique accessible au plus grand nombre. Parmi ses ouvrages, « Bible et handicap », « Bible et grand âge », « Bible et santé », « De l’Écriture à la Parole, Dieu parle-t-il par écrit ? », etc.

Dieu est Esprit, comment peut-il avoir une image ? pour y répondre, l’auteur propose un examen des textes bibliques relatifs à cette question. Dans l’AT, seule la Genèse en fait une mention explicite, mais ce sont des textes d’une grande importance théologique : Gn 1, 26-28, définit la place de l’homme dans la création, comme représentant de Dieu sur la terre ; Gn 5, 1-2 parle de la transmission de ce rôle d’image et 9, 6 fonde le respect qu’on doit à l’être humain et de toute législation qui en dérive. Ensuite, il parcourt la dizaine de textes du NT relatifs à ce thème : chaque homme est déjà de par sa création image de Dieu, mais celle-ci doit cependant être restaurée, achevée par l’Esprit-saint pour qu’il devienne semblable au Christ qui est la véritable image du Dieu invisible (Col 1, 15 ; Cf. 1 Co 15, 49, Rm 8, 29 et 2 Co 3, 18 ; Col 3, 10).

À partir de la page 51, il aborde l’histoire de la théologie de l’image de Dieu : les Pères de l’Église, Thomas d’Aquin, pour en arriver à Luther et Calvin qui ont insisté surtout sur la perversion totale de l’homme. Pour l’époque moderne, il parle de Karl Barth et Moltmann.

Dès la page 67, il fait part de quelques réflexions théologiques stimulantes pour chacun. À plusieurs endroits, dans son livre, il souligne que l’image de Dieu ne signifie pas une essence, mais une relation ; c’est une idée très proche de la notion de fils de Dieu. L’homme a besoin de se faire une image mentale pour avoir Dieu comme vis-à-vis (sans tomber dans l’idolâtrie) ; et de son côté, Dieu ne veut pas agir sans l’homme pour être représenté sur terre. L’être humain est image en tant que co-créateur, homme et femme, mais aussi en tant qu’individu appelé à être créatif pour sa propre vie, à faire fructifier les dons que Dieu lui a donnés et à gérer la création. Cependant l’homme doit veiller à ne pas se prendre pour Dieu ! Il n’est que l’image et non la réalité de Dieu !

Dès la page 73, il développe l’idée que Jésus, image parfaite de Dieu, nous appelle, depuis notre conversion, à parcourir le chemin de la sanctification qui nous rendra de plus en plus semblables à lui. Concrètement, nous sommes associés à l’œuvre créatrice de Dieu (Gn 1, 28), en cultivant et gardant la terre (Gn 2, 15), et en nous comportant comme des gérants ou des jardiniers, non comme des propriétaires avides et ravageurs. Être image de Dieu, cela veut dire être son ambassadeur, son représentant auprès des hommes, parler, évangéliser, écouter, agir de sa part, lutter contre les forces du mal. C’est aussi considérer l’autre comme image de Dieu : cela vaut pour les handicapés, les méprisés, les détenus (Mt 25, 31ss). Dieu, comme chaque être humain, conserve une part de mystère : cela nous incite à ne pas mettre le grappin dessus pour le maîtriser ou l’idolâtrer.

Bien sûr, quand on dit image de Dieu, il faut que ce Dieu reste celui de la Bible, sinon on s’expose à toutes les dérives…

Il termine par quelques pages sur le dialogue interreligieux : il cite un passage du Coran (38, 71-79) où Dieu punit le diable pour avoir refusé de se prosterner devant l’homme, vu comme vicaire de Dieu. Même si la notion de Jésus, image parfaite de Dieu, est une spécificité chrétienne, la théologie de l’image de Dieu doit nous permettre le dialogue avec les autres religions.

Comme les ouvrages de cette collection, ce livre est accessible et donne une très bonne synthèse sur la notion d’image de Dieu.

Alain Décoppet

Antony Perrot(sous dir.), Les manuscrits de la mer Morte

Antony Perrot(sous dir.), Les manuscrits de la mer Morte au lendemain de leur 70 e anniversaire – Saint-Légier 2019, Éditeur HET-PRO – ISBN 9782940650002 – 222 pages – CHF 30, 00 ou € 29, 80.

Ce livre rassemble la majorité des contributions apportées lors le la journée d’étude, organisée le 21 mars 2018, à la HEΤ-PRO, pour marquer les 70 ans de la découverte des manuscrits de la mer Morte. Antony Perrot, qui organisa cette journée, a aussi dirigé la publication de ces articles. Notons que leur texte est généralement plus développé que leur présentation à la HET-PRO et sont suivis d’une bibliographie qui permet d’aller plus loin ; des photos ou des reproductions de manuscrits aident à suivre les exposés. En revanche, l’intéressante contribution de Michaël Langlois sur l’authenticité de manuscrits de la mer Morte n’a pas été mise par écrit, ni les discussions de la table ronde finale.

Le premier article, deDennis Mizzi, de l’Université de Malte, présente l’histoire et la situation du site de Qumrân. Il discute ensuite des questions qui font débat : Les manuscrits ont-ils été produits à Qumrân ou déposés là par des gens venus d’ailleurs ? les habitants du site étaient-ils Esséniens ? L’auteur répond affirmativement à cette dernière question : la thèse traditionnelle lui semble avoir bien résisté.

Antony Perrot, qui a rédigé une thèse de doctorat à l’EPHE, sur des manuscrits opisthographes (écrits recto-verso) retrouvés à Qumrân, propose ensuite un article sur la matérialité de ces manuscrits : il présente les divers supports sur lesquels ils ont été écrits, les ancres, les types d’écritures et les mains, écritures propres à chaque scribe. Tout cela aide les chercheurs à déchiffrer ces textes qui nous sont parvenus sous la forme d’une multitude de fragments qui doivent être remis ensemble comme un puzzle. Cet article orientera utilement celui qui veut lire ces textes soit dans une traduction française qu’on peut se procurer sur le marché, soit qui veut déchiffrer les originaux, accessibles aujourd’hui en haute définition, sur internet.

Damien Labadie, l’auteur de l’article suivant, est docteur de l’EPHE, a réalisé la traduction de l’Écrit de Damas (CD) dans le volume 3a de la Bibliothèque de Qumrân (Éd. du Cerf). Il a présenté cet écrit connu dès le 19e siècle par des manuscrits trouvés dans la Geniza du Caire. Mais la découvertes de nombreux fragments du CD à Qumrân a conduit les spécialistes à se demander s’il avait une relation avec les Esséniens. Labadie, en comparant le CD avec la Règle de Qumrân et ce qu’écrit Flavius Josèphe sur les Esséniens, arrive à la conclusion qu’il y a bien une parenté entre eux. La communauté de Qumrân formait certes un groupe un peu particulier, mais cependant bien marqué par les caractéristiques générales des Esséniens.

Innocent Himbaza, Professeur d’AT à Fribourg, un spécialiste de la critique textuelle qui prépare l’édition du texte du Lévitique pour la Biblia Hebraica Quinta, fait le point sur les questions que les découvertes de Qumrân posent à propos du Canon et du texte de l’AT. Les manuscrits retrouvés appartiennent autant aux livres du canon juif/protestant actuel, qu’aux livres deutérocanoniques catholiques ou orthodoxes ou aux pseudépigraphes. Ils témoignent qu’aucun canon de l’AT n’était fixé à cette époque. De plus, on a retrouvé un texte hébreu de Jérémie d’env. 16 % plus court que le textes massorétique (on ne le connaissait auparavant que par la traduction grecque des Septante). Quel texte faut-il reconnaître comme canonique ? Du grain à moudre pour ceux qui ont une position dogmatique simpliste et tranchée sur la question du canon de l’Ancien Testament !

James Morgan, professeur de NT à la HET-PRO et lecteur à l’Université de Fribourg fait le point sur les apports des découvertes de Qumrân pour l’étude du NT. La mise en parallèle des communautés de Qumrân et de Jésus montre qu’elles avaient certes des différences : Qumrân cherchait à se garder dans la pureté, tandis que l’Église allait vers les exclus ; mais toutes deux se pensaient être la communauté d’une nouvelle alliance, à la fin des temps, donnaient la même importance à l’AT, avaient des manières communes de l’interpréter ( Pesher ) et croyaient à un Messie divin : à ce sujet, Morgan renvoie à 11Q13 et à 4Q521 qu’il cite et analyse brièvement. Les découvertes de Qumrân donnent un ancrage juif à Jésus de Nazareth et à la communauté qui en est issue.

Alain Décoppet

Jean-Pierre Osier, L’Évangile du Ghetto

Jean-Pierre Osier, L’Évangile du Ghetto Comment les Juifs se racontaient Jésus – Paris 2017, Éditions Berg International – INSB 9782370201164 – 174 pages – CHF 31, 10 ou € 19, 00.

Né en 1935, ancien élève de l’École normale supérieure, Jean-Pierre Osier est agrégé de l’université (philosophie) et docteur en études indiennes ; il est également membre de l’équipe du CNRS « Monde indien et monde iranien ». Outre des ouvrages propres à sa spécialisation, il a notamment traduit en français L’essence du Christianisme , de Ludwig Feuerbach. L’Évangile du Ghetto a connu plusieurs éditions, sous divers titres, depuis sa première publication, en 1984.

Qui fait des recherches sur le Jésus historique se trouvera tôt ou tard confronté aux Toledoth Yeshuh  ; il s’agit de « contre-évangiles » écrits par des Juifs, dès le haut Moyen-âge, en réaction aux mauvais traitements dont ils étaient victimes, afin de se conforter dans leur foi. Jean-Pierre Osier nous présente dans ce livre une traduction, à partir de l’hébreu ou de l’araméen, des différentes versions des ces Toledoth Yeshuh , mises par écrits au cours des siècles et en divers lieux. Dans ce livre on trouvera la traduction des manuscrits: de Vienne et de Strasbourg, les versions de Wagenseil et de Huldreich, Le manuscrit de la Geniza du Caire, le Sepher Yossipon. En plus on trouvera les textes rabbiniques, généralement du Talmud, qui donnent les anciennes traditions juives qui ont servi de base à ces histoires de Jésus. Notons que plusieurs de ces textes n’existent pas dans les éditions courantes du Talmud, car l’Église en avait interdit la publication. On trouvera en plus, dans ce volume, un dossier d’écrits ecclésiastiques réagissant au Toledoth Yeshuh , un glossaire et une bibliographie.

Que racontent les Toledoth Yeshuh  ? Les versions ont des différences notables, mais en gros, ils racontent que Marie a été violée en l’absence de Joseph par un voisin ou un soldat romain alors qu’elle était en état d’impureté rituelle. Joseph l’a appris, et comme sa femme était tombée enceinte, il l’a raconté à son rabbin qui a gardé la choses secrète. Jésus a grandi, s’est fait disciple d’un rabbin, mais s’est enflé d’orgueil et a été « repoussé des deux mains » par son maître spirituel. Le rabbin de Joseph a alors révélé que Jésus était un bâtard, ce qui entraîna sa mise au ban de la société. Jésus réussit alors à connaître le Nom divin qui est dans le temple et, grâce à ce Nom, put faire quantité de miracles, s’attirer des disciples et se proclamer Fils de Dieu. Il a alors été arrêté et condamné à mort pour sorcellerie, étranglé, pendu sur une plante fabuleuse (parfois un chou géant), puis enterré ; mais le jardinier l’a sorti de son tombeau et caché dans un autre tombeau. Quand ses disciples sont venus au tombeau où il avait été enterré, il n’était plus là. Ils ont dit alors qu’il était ressuscité.

Dans la préface l’auteur estime que les Toledoth Yeshuh sont une présentation théologique des mêmes faits que les évangiles racontent (p. 15). Il plaide pour une confrontation entre eux, notamment pour les récits de la passion : par exemple, l’accusation de sorcellerie (selon Dt 13, 1-5 et 18, 20-22), dont font état les Toledoth pourrait s’avérer être la véritable raison de la condamnation de Jésus. On pourrait ajouter que l’hypothèse de Jésus, mamzer (bâtard), présentée par Daniel Marguerat dans le livre recensé ci-dessus, trouve aussi son origine dans ces anciennes traditions juives, dont le but est de contrecarrer les récits évangéliques de la naissances virginale de Jésus.

Certes, les Teledoth mêlent le mythe à l’histoire, le mythe donnant son unité au texte. Mais certaines traditions qu’ils rapportent se trouvent dans les passages censurés du Talmud ; elles sont très anciennes et sont combattues (donc connues) par Justin, Tertullien et Origène (2 et 3 e s.) ; Il me semble donc légitime de les prendre en compte pour le dossier Jésus, après les avoir soumises à la critique historique. Remercions les Éditions Berg d’avoir mis ces documents à la portée du public francophone.

Alain Décoppet