Sortie de Hokhma N°115

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Couv_115_HokhmaNotre numéro 115 est sorti!

Consultez la table des matières via la couverture ci-jointe, découvrez un article complet : L’IVRAIE DANS LE MONDE – UNE PROTESTATION ANABAPTISTE, de Claude Baecher.

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Ou encore, consultez les recensions du numéro :

 

Bonne lecture à chacun!

 

Deux livres sur l’éducation chrétienne

Bussiere

GreeneAlbert E. Greene, à la reconquête de l’éducation chrétienne : une vision qui transforme, Saint-Louis, ACSI-Francophonie, 2013 – ISBN 978-2-918472-05-6 – 316 pages.

BussiereOuvrage collectif, Luc Bussière et al., Un espoir pour l’école : l’éducation chrétienne, une offre alternative, Charols, Excelsis et les éditions Farel, 2018 – ISBN 978-2-86314-479-4 – 150 pages – € 13.

Deux livres récents font le point sur l’éducation chrétienne.

Le premier est la traduction, par la branche francophone de l’ACSI (Association Internationale des écoles Chrétiennes) d’un ouvrage d’Albert Greene, Reclaiming the Future of Christian Education, publié en 1998. Albert Greene a commencé son ministère comme pasteur puis directeur d’école dans la région de Seattle. Après avoir complété ses études de théologie par un doctorat en science de l’éducation, Albert Greene a consacré la suite de son ministère d’enseignant et d’orateur au développement de l’éducation chrétienne.

Dans les deux premiers chapitres, l’auteur commence par poser les enjeux de la post-modernité et leur impact sur le domaine éducatif, avec une réflexion sur ce que pourraient être les bases d’une philosophie (comprendre « vision du monde ») chrétienne dans ce contexte. Plusieurs éléments sont soulignés, comme l’influence sur la pensée éducative occidentale de la philosophie des Lumières et le développement d’une anthropologie progressivement détachée de la vision chrétienne/biblique.

C’est surtout à partir de la deuxième moitié de l’ouvrage (à partir de la p. 167) que l’auteur développe les spécificités d’une éducation chrétienne. L’auteur reprend d’abord la centralité du concept d’alliance dans la Bible pour montrer ensuite que Dieu, le Dieu Créateur, est souverain sur tous les domaines de sa création. En ce sens, les matières scolaires et leurs contenus ne font que rendre compte de « l’expérience humaine » dans un monde créé par Dieu, et dans lequel Dieu se révèle. Un certain nombre de valeurs sont mises en avant en tant que valeurs caractéristiques d’une éducation chrétienne, notamment « la place de l’Amour dans l’apprentissage » (p.249) et l’accueil bienveillant de chaque enfant considéré comme créé à l’image de Dieu.

à cet ouvrage s’ajoute celui, plus récent, du collectif un espoir pour l’école. Cette fois ce sont divers auteurs impliqués dans l’éducation chrétienne dans le contexte français qui contribuent à la réflexion. Parmi eux on citera notamment Luc Bussière et Patrick Schmitt, respectivement co-fondateur et directeur de l’école Daniel à Guebwiller. Luc Bussière est président de l’Association des établissements Scolaires Protestants évangéliques Francophones (AESPF ou « Réseau Mathurin Cordier »). Cet ouvrage vient à point nommé dans une période où les écoles chrétiennes privées (hors contrat) se développent de plus en plus en France.

L’objectif de ce livre est de faire réfléchir le lecteur sur la légitimité biblique et la pertinence de l’éducation chrétienne aujourd’hui. Les différents auteurs abordent de façon synthétique des thèmes importants tels que : éducation et vision chrétienne du monde (R. Mewton) ; histoire de la relation église-école (L. Bussière) ; les fondements bibliques et théologiques de l’éducation chrétienne (J.-C. Huet) ; le triptyque église-famille-école comme pilier de l’éducation (L.-M. et J. Fillatre) ; réflexion sur la pertinence des écoles chrétiennes évangéliques aujourd’hui (L. Bussière) ; les principales objections et idées fausses concernant les écoles chrétiennes (R. Mewton) ; les spécificités d’une pédagogie chrétienne (P. Schmitt et M. Dufournet). Ce petit livre se termine par des considérations pratiques sur la création et la gestion d’une école privée hors contrat (D. Neuhaus) et des témoignages d’enseignants et de parents impliqués. Une bibliographie d’ouvrages en français, anglais et sites internet de référence vient clore le tout.

Ces deux livres sont des incontournables pour qui souhaite en savoir plus et réfléchir sur l’éducation chrétienne et ses enjeux aujourd’hui.

Michaël de Luca

Michael L. Satlow, Comment la bible est devenue sacrée

Satlow

SatlowMichael L. Satlow, Comment la bible est devenue sacrée, (avec préface de Thomas Römer), Coll. « Le monde de la Bible » N73, Genève, Labor et Fides 2018 – ISBN 978-2-8309-1669-0 – 424 pages – € 29.

Michael Satlow est professeur d’études juives à l’Université Brown aux États-Unis et spécialiste de l’Ancien Testament.

Dans sa préface, l’auteur raconte comment, après sa bar-mitsva, il a tenté de lire la Bible qu’on lui avait offerte à cette occasion et comment il a été rebuté par la difficulté de cette lecture. D’où sa démarche de comprendre les tenants et les aboutissants de la Bible. D’emblée il énonce clairement qu’il considère la Bible comme un document humain imparfait, composé d’éléments disparates. Il fait siennes les théories critiques, souvent les plus minimalistes, sur l’histoire d’Israël et du texte biblique ; il les tient pour acquises, sans prendre le soin de les étayer ni de les confronter à d’autres approches, comme celle de Kitchen, par exemple, dont le nom ne figure pas dans les 25 pages de la bibliographie anglaise ni dans les 3 pages de bibliographie française rajoutées par Thomas Römer. Notons au passage que Michael Satlow m’a donné l’impression générale d’avoir davantage forgé ses allégations en se basant sur les recherches d’autres spécialistes, plutôt que sur un travail de recherche directe à partir de documents de première main, comme l’a fait par exemple K. Kitchen. Il est vrai que la matière traitée est vaste !

Pour Michael Satlow, la rédaction des premiers textes bibliques commence après 722 av. J.-C. (chute de Samarie), quand des scribes du royaume du nord, plus évolués que ceux Juda, trouvèrent refuge à Jérusalem et apportèrent leurs traditions et leur savoir-faire aux scribes d’Ézéchias. C’est en tout cas à partir de cette époque qu’on peut observer un développement littéraire en Juda. Dans les deux premiers chapitres, il refait l’histoire très hypothétique de la littérature biblique : les scribes du nord ont apporté un code de l’alliance et quelques traditions historiques sur Israël qui ont été fondues dans une perspective judéenne par les scribes d’Ézéchias et leurs successeurs. C’est pourquoi, dans l’histoire deutéronomiste qui en est le produit dérivé, Israël du nord a le mauvais rôle. Mais il insiste sur le fait que jusque là, les écrits étaient le fait d’une élite et que le peuple vivait une religion assez fruste, centrée sur les sacrifices et des oracles prophétiques donnés par les prophètes des temples (donc presque rien d’écrit).

Ensuite il étudie le période de l’Exil où, avec le trito-Ésaïe, émerge l’image d’un Dieu unique, puis l’époque perse au cours de laquelle les prêtres qui dirigeaient le Yehoud élaborèrent le Pentateuque dont la rédaction finale remonte à 200 av. J.-C.

Dès le chapitre 6, il aborde la période hellénistique pour passer en revue Qohéleth, le Siracide et 1 Hénoc. Pour lui, les auteurs de ces 3 ouvrages connaissent les textes bibliques, sans qu’on puisse dire s’ils se réfèrent à un texte écrit ou à une tradition orale ; c’est vrai surtout pour le Siracide, car 1 Hénoc dit qu’il a reproduit des livres se trouvant écrits dans le ciel.

Les chapitres 7 et 8 parlent des époques maccabéenne et hasmonéenne : le livre de Daniel et l’Apocalypse des animaux qui fut ajoutée à 1 Hénoc, reconnaissent une l’autorité à la Torah et à Jérémie ; mais pour Michael Satlow, ces livres bibliques n’étaient pas forcément accessibles à un large public ; c’étaient les prêtres qui les détenaient et pouvaient s’y référer. Le Rouleau du temple retrouvé à Qumrân et le livre des Jubilés témoignent qu’on peut reprendre le texte biblique librement. En fait, pour Michael Satlow, ce fut la traduction de la Bible en grec (Version des Septante) qui a contribué puissamment à donner à la Torah son statut de livre saint : il est devenu la loi des juifs et un livre divin qu’on a commencé à interpréter comme tel. La communauté de Qumrân, issue d’une dissidence des Sadducéens, est un témoin de cette évolution, puisque le texte biblique y est cité, puis expliqué par le Pesher.

Mais pour Michael Satlow, l’usage des écrits bibliques restait très limité, réservé à une élite de scribes et de prêtres. Il fallut attendre le 1er siècle apr. J.-C. pour voir se multiplier les synagogues en Palestine. C’est là, que sous l’influence des Sadducéens, on commença à commenter le texte biblique. Mais ce processus se fit très lentement ; et encore, les synagogues n’avaient pas toutes des rouleaux de la Torah, l’enseignement qu’on y donnait était très limité. Jésus, par exemple, n’avait d’après lui qu’une instruction religieuse sommaire et ne connaissait la Bible que de loin : il ne pouvait citer que quelques versets bibliques appris par cœur. Il enseignait surtout en paraboles et se voyait peut-être lui-même comme un « magicien » (sic – p. 372). Le même scepticisme se retrouve à propos des données bibliques sur Paul auquel il ne donne pas l’impression de comprendre grand-chose : par exemple, il qualifie d’alambiquée, (p. 293), son argumentation combattant la circoncision des païens. Mais il reconnait en lui en rabbin bien formé à Jérusalem, témoin que l’Écriture avait une autorité reconnue dans on milieu.

Aux Chapitres 13 et 14, quand il présente la littérature des deux premiers siècles, il met allègrement sur le même plan les Évangiles canoniques, les apocryphes, les textes gnostiques de Nag-Hamadi, Flavius Josèphe, Justin Martyre et Irénée de Lyon, présente leur approche divergente et ne peut par conséquent pas trouver chez eux une conception homogène des textes bibliques.

Au chapitre 15, on le sent plus à l’aise quand il aborde l’approche rabbinique des textes bibliques. J’ai trouvé stimulante, quoique pas totalement convaincante, son approche de l’opposition entre Rabbi Ishmaël et Rabbi Akiba vue comme les restes de l’opposition entre respectivement les Sadducéens, qui prenaient le texte biblique comme norme et le commentaient, et les Pharisiens qui se fiaient à la tradition des ancêtres. Le conflit se résolut par un compromis, après la révolte de Bar Kochba (135 apr. J.-C.) : les traditions pharisiennes devaient pouvoir fonder leurs traditions sur un texte biblique, ce que l’omnisignifiance des textes bibliques rendait possible (sur ces questions, voir mon article « Le Midrash : une source de la rhétorique biblique », dans Hokhma N°101). Cela amena donc les rabbins à reconnaître une autorité divine aux livres qui sont entrés dans le canon de la Bible hébraïque. Les Chrétiens attendirent le IVe s. pour faire de même – Michael Satlow ne parle pas du Canon de Muratori, au IIsiècle.

Je suis ressorti frustré de cette lecture : l’auteur aurait eu un sujet en or et d’une brûlante actualité. La question du canon qui est sous-jacente à cette problématique me semble rouverte aujourd’hui : la publication des livres canoniques de l’Église orthodoxe dans la TOB 2010 en est un signe ; et puis, dans les milieux évangéliques, le débat est aussi relancé, notamment par la mise au jour, dans la Bibliothèque de Qumrân, d’un texte hébreu de Jérémie ressemblant plus à celui de la LXX qu’au texte massorétique. Lequel est canonique ? Lequel choisir pour nos Bibles ? Il n’aborde pas cette question.

Sur le plan de la méthode, je reste aussi sur ma faim par rapport à son approche minimaliste : je peux parfaitement comprendre le côté scientifique qui dit qu’en cas d’absence de preuve, on se tait : « Passez, il n’y a rien à dire ! » ; mais il me semble problématique, voire paradoxal, de se servir de ces non-preuves comme preuves accréditant des reconstructions très hypothétiques de l’histoire, basées sur une critique littéraire sujette à des remises en question fondamentales.

Il m’apparaît aussi que, dans son traitement du sujet, Michael Satlow ne prend pas suffisamment en compte le phénomène de l’oralité. À l’époque du second Temple, mais probablement déjà plus tôt, Israël était fondamentalement une société d’oralité. Cela veut dire que tout une vie intellectuelle riche a pu se développer et atteindre des franges de la population plus larges qu’on ne l’imagine généralement. Ce travail oral n’a pas laissé de traces tangibles, sinon, après coup, sous la forme d’un résultat cristallisé, comme la Mishna – il est probable que si l’Église ne s’était pas implantée rapidement dans un milieu hellénistique, on n’aurait pas vu de Nouveau Testament au 1er siècle. Ne pas prendre en compte ce phénomène de l’oralité a pour conséquence qu’on ne tient pour acquis des faits qu’au moment où ils trouvent une forme écrite, alors qu’ils ont eu une réalité orale bien antérieure.

Dans la quatrième de couverture, les éditeurs sont conscients que les reconstructions historiques de Michael Satlow sont sujettes à débat. Ce livre a au moins le mérite de nous amener à réfléchir pour nous re-situer face aux textes fondateurs du Christianisme, du Judaïsme, des textes qui ont également modelé une partie importante de l’humanité.

Alain Décoppet

Thomas Krüger, Job

Job

Job, Coll. Nouveau Testament commenté, Paris et Genève, Bayard et Labor et Fides 2018 – ISBN : 978-2-8309-1666-9 – 120 pages – € 21,90.

Thomas Krüger est professeur d’Ancien Testament et spécialiste des religions et langues orientales à l’Université de Zurich. C’est un exégète renommé dans les pays germanophones.

Le livre que nous présentons ici est l’adaptation française du commentaire de la Bible de Zurich. Il veut permettre à un large public de non spécialistes d’accéder aux connaissances générales nécessaires pour comprendre la Bible. Cette série de commentaires bibliques en français a été inaugurée par le « Nouveau Testament commenté » en un volume, suivi de deux commentaires, l’un sur la Genèse, l’autre sur l’Exode. L’objectif est de fournir au lecteur un bref commentaire dont la longueur n’excède pas celle du texte biblique. Comme dans chacun des ouvrages de cette collection, le commentaire est précédé d’une traduction intégrale du texte biblique, ici celui de la Nouvelle Bible Segond. En plus on trouve une fiche signalétique présentant succinctement le livre, des notices éclairant un point particulier du texte (par exemple la « nuit » dans Job), des références de passages bibliques parallèles, et enfin, des reproductions de documents archéologiques anciens, comme des sceaux, pour illustrer tel ou tel détail du texte biblique.

Le commentaire met les recherches récentes de l’exégèse historico-critique à la portée de ses lecteurs. Les autres approches ne sont pas discutées. Par exemple pour le chapitre 1, les versets 6-12 sont considérés comme un ajout au texte primitif. L’auteur final a voulu, par ce rajout faire ressortir pourquoi un homme aussi pieux que Job a été si sévèrement éprouvé. Mais il ne dit pas pourquoi un auteur original n’aurait pas pu faire ce qu’a fait le rédacteur final. Cela dit, pour un livre comme Job dont le message est intemporel, ces a priori sont secondaires : que le livre soit une fiction littéraire comme le pense le commentateur ou un récit poétique ayant un fond historique ne change rien à son message. Or le commentaire donne les bons éléments globaux, essentiels pour saisir le message de chaque chapitre et du livre entier. Signalons qu’on ne trouve pas ou peu de notes discutant la traduction ou des interprétations différentielles. Mais joint à une bonne Bible d’étude, ce commentaire dit l’essentiel, ce qui correspond bien à son but.

Deux petits regrets cependant : 1) que le texte poétique ne soit pas disposé en vers, mais que les hémistiches ne soient séparés que par une double barre oblique. 2) le manque d’une bibliographie, même sommaire, pour poursuivre l’étude.

Le livre de Job pose des questions essentielles et toujours actuelles, comme celle de la souffrance inexpliquée. Le mérite de ce petit commentaire est de nous faire comprendre qu’il faut se méfier des réponses toutes faites et qu’il est parfois plus sage de laisser la question ouverte, tout en faisant confiance à Dieu.

Alain Décoppet

Charles-Éric de Saint-Germain, Écrits philosophico-théologiques sur le Christianisme

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StgermainCharles-Éric de Saint-Germain, Écrits philosophico-théologiques sur le Christianisme, Charols, Excelsis 2016 – ISBN : 978-2-7550-0293-5 – 266 pages – € 19.

Charles-Éric de Saint Germain est philosophe et théologien. Ancien élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud-Lyon, il est agrégé et docteur en philosophie. Il enseigne la philosophie en classes préparatoires B/L (Lettres et Sciences sociales) à Nancy (Lycée Saint-Sigisbert), après avoir enseigné à l’université Lyon-III, à l’université de Nantes et chez les maristes à Lyon. Il est spécialiste de philosophie moderne. Il a publié plusieurs ouvrage de philosophie de grande technicité, notamment L’avènement de la vérité (L’Harmattan, 2003), Raison et Système chez Hegel (L’Harmattan, 2004), ainsi que les Cours particuliers de philosophie (en 2 tomes de près de 2000 pages aux éditions Ellipse, 2010 et 2011). Citons encore La défaite de la raison : essai sur la barbarie politico-morale, (Salvator 2015), etc.

L’ouvrage présenté ici est un recueil de diverses contributions de l’auteur sur des sujets variés où il fait le pont (dans les deux sens) entre la philosophie et une théologie qui tâche d’être fidèle à la révélation biblique.

Ce livre est resté trop longtemps sur mon bureau à attendre d’être recensé. Vu les antécédents de l’auteur, je m’attendais à un texte ardu et difficile, raison pour laquelle je l’ai mis de côté, renvoyant à une période où j’aurais plus de temps pour le lire à mon aise. J’ai été agréablement surpris : la pensée est clairement énoncée et se suit bien. L’auteur, bon pédagogue, prend la peine, au début de chaque chapitre, après avoir exposé la problématique, de nous donner un plan très clair de ce qu’il va dire, ce qui aide à bien suivre sa pensée. De plus le vocabulaire est généralement à la portée de n’importe quel lecteur cultivé.

Parmi les thèmes de chapitres, citons : Le christianisme et le plaisir ; les stades de l’existence chez Kierkegaard ; Aimer : sagesse ou folie ? Une réponse à Comte-Sponville sur le sens de l’espérance ; Peut-on être chrétien et franc-maçon ? La laïcité est-elle une religion ? Le droit et la violence ; Pascal et la Bible ; La prédestination ; etc.

Présenter chacun de ces chapitres n’entrerait pas dans le cadre de cette recension, mais d’une manière générale, on peut dire que l’auteur apporte, avec son regard de philosophe, une approche chrétienne pertinente et souvent perspicace des problèmes qu’il traite. À part la Bible, Calvin et Pascal sont souvent cités.

Par exemple, à propos de la notion de plaisir, il montre que la pensée grecque ignore la notion de péché : il faut simplement que ceux qui recherchent le plaisir le fasse avec mesure (maîtrise de soi). Mais alors que les grecs méprisaient le corps, « tombeau de l’âme », le christianisme primitif, religion de l’incarnation, lui a rendu toute sa dignité ; le mal peut venir de l’âme quand elle entraîne le corps dans le péché, mais sous la direction du Saint-Esprit, le corps peut connaître le plaisir. Saint-Augustin, influencé par le platonisme et le manichéisme a confondu la « chair » (au sens paulinien) avec le corps. Sa pensée dénigrant le plaisir du corps a marqué le christianisme jusqu’à peu. Par contrecoup, nos contemporains se sont livrés à toutes les transgressions pour jouir jusqu’à l’excès –puisque l’interdit pimente le plaisir – à tel point qu’on peut voir, à notre époque où a disparu tout idée de tabou, une « exténuation du désir », comme le dit Jean-Claude Guillebaud.

Dans « Aimer : sagesse ou folie ? », il bat en brèche l’amour passion qui confine à l’idolâtrie et à l’aliénation : « Ce que nous nommons amour d’ordinaire, c’est surtout une dépendance affective. » Mais pour que l’amour ne soit pas le besoin de remplir un vide pour se trouver soi-même (un amour centré sur soi), il doit reconnaître l’autre tel qu’il est, c’est-à-dire différent de soi. L’amour voulu par Dieu, dans la ligne de 1 Co 13, se donne pour enrichir l’autre ; il est un ordre, non pas un sentiment qui peut s’étioler et passer. Le commandement d’amour arrache l’homme à son égoïsme.

L’article sur christianisme et franc-maçonnerie met en évidence la différence inconciliable entre ces deux « religions » : la franc-maçonnerie en proposant fondamentalement une connaissance est dans la ligne du serpent qui poussa Ève à manger du fruit défendu pour être comme Dieu. Elle veut lever le voile pour connaître par soi-même ; à l’opposé, le christianisme confesse l’homme incapable par lui-même de connaître Dieu ; il faut que Dieu se révèle, et que l’homme reçoive cette révélation par la foi.

Dans sa réponse à Comte-Sponville sur l’espérance, Charles-Éric de Saint-Germain fait remarquer que la philosophie contemporaine, s’alignant souvent sur le bouddhisme, tend à fuir le désir, cause de désillusions, mais ce faisant, elle refuse l’espérance. Comte-Sponville défend cette idée du « gai-désespoir » ; « Seul est heureux celui qui a perdu tout espoir, car l’espoir est la plus grande torture qui soit, et le désespoir le plus grand bonheur », dit un sage hindou. Dans la vision chrétienne, l’espérance est liée à la foi et à l’amour, elle vient de l’Esprit-Saint qui en est la garantie. Notre espérance est basée sur quelque chose de concret que nous expérimentons déjà maintenant par le Saint-Esprit. Si ce n’est pas encore complètement réalisé, cela se réalisera pleinement un jour. Par ce que Calvin appelle le « témoignage intérieur du Saint-Esprit », nous avons l’assurance que ce qu’on espère n’est pas une illusion.

Je terminerai cette présentation par « La laïcité est-elle une religion ? », où l’auteur, par sa connaissance philosophique, nous aide à prendre du recul par rapport à ce thème brûlant, surtout en France. Il distingue fondamentalement deux formes de laïcité : l’une inspirée par Locke, vise une séparation de l’état et de la religion, sans ingérences mutuelles ; l’autre, inspirée par Rousseau, est une sorte de religion civique, où l’état, de peur de se voir concurrencer par une religion quelconque. demande une sorte de profession de foi civique pour s’assurer de l’allégeance des citoyens. Si la loi de séparation entre l’Église et l’État de 1905, en France, s’inspirait de Locke, on voit actuellement un très net glissement vers la religion civile de Rousseau (Charte de la laïcité de 2013). Celle-ci intime l’ordre aux citoyens de reporter la foi religieuse dans la sphère privée, afin de constituer le corps (public) de citoyens. Mais ce faisant, elle ne peut qu’instrumentaliser les religions pour qu’elles œuvrent au bien de l’État. La liberté de conscience est donc violée. L’école de la République vise à éradiquer les particularismes religieux pour les remplacer par les « valeurs de la République » – à la la page 161, il donne une citation de Ferdinand Buisson, très éloquente à ce sujet.

C’est un ouvrage très roboratif, qui nous aide à penser notre foi dans un monde influencé par toutes sortes de pensées dont la Bible n’est plus le fondement.

Alain Décoppet

Jean-Jacques Meylan, Maladie et guérison

Meylan

Meylan

Jean-Jacques Meylan, Maladie et guérison sous le regard de Dieu, Le Mont-sur-Lausanne, Éd. Unixtus, 2018 – ISBN : 978-2-940619-00-9 – 128 pages – CHF 13,50.

Jean-Jacques Meylan, après une formation d’ingénieur en génie civil, a effectué des études à la Faculté de Théologie de Lausanne, puis exercé le ministère pastoral dans diverses Églises de la Fédération Romande d’Églises Évangéliques (FREE) et présidé pendant plusieurs années la Communauté des Églises Chrétiennes dans le Canton de Vaud. Son livre Maladie et guérison est bienvenu, car il permet de faire le point sur une question sensible, à laquelle chacun de nous se trouve confronté, au moins indirectement, et qui peut le toucher jusqu’au plus profond de lui-même.

L’auteur commence par présenter l’enseignement biblique de base sur la maladie : celle-ci est le résultat global du péché, ce qui ne veut pas dire qu’une maladie donnée est forcément due à un péché particulier. Dieu a voulu une création bonne, mais le péché à rompu cette harmonie. L’Ancien Testament présente Dieu comme celui qui guérit (Ex 15,26). Jésus est venu rendre témoignage à cette volonté divine en annonçant le Royaume, chassant les démons et guérissant les malades. Après lui ses disciples ont poursuivi cette proclamation.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Les guérisons font-elles encore partie de la proclamation de l’Évangile ? Jean-Jacques Meylan le pense et il donne tout une série de témoignages de personnes guéries miraculeusement. Cela n’empêche pas Dieu aussi de guérir par des médecins.

Mais s’il y a des guérisons, il y a aussi des personnes qui sont appelées à témoigner de la grâce de Dieu à travers la maladie ou le handicap. Il donne plusieurs témoignages actuels connus comme ceux de Joni Eareckson, de Nick Vujicik, Henriette Cheveaux, etc., des personnes qui dans la souffrance ont trouvé un sens à leur vie dans la communion avec Christ. Ce sont de très beaux témoignages parmi lesquels il convient de noter celui de Michel Karlen qui souffre d’une maladie peu décelable au premier abord : pas facile à vivre quand les autres ne reconnaissent pas votre handicap, voire pensent que vous jouez la comédie et profitez de la société…

À partir de la page 59, l’auteur aborde la partie théologique de son ouvrage : le but de l’existence humaine est la gloire de Dieu. Celle-ci peut se manifester dans la puissance, mais aussi dans l’abaissement de la croix, un thème important dans l’Évangile de Jean : « Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié par lui » (Jn 13,31). Le sacrifice de Jésus sur la croix a souvent choqué, voire scandalisé. Comment un Dieu d’amour a-t-il pu vouloir cela ? Pour Jean-Jacqques Meylan, il est important de saisir l’implication des trois personnes de la Trinité dans l’œuvre du salut. Dieu a donné son Fils qui s’est incarné par le Saint-Esprit. Dieu était en Christ à la croix. Cet abaissement de Dieu tout entier en Jésus est une révélation que rejettent toutes les autres religions humaines, y compris, en tout cas dans leur pratique, les chrétiens adeptes de la théologie de la prospérité. En Jésus, Dieu a voulu sauver l’humanité de l’intérieur en participant à sa souffrance. A l’instar de Job dans l’Ancien Testament, Jésus nous ouvre à une vie d’amour gratuit pour Dieu sans que cet amour soit lié aux bienfaits divins. Marie, Jésus et Paul ont dit « oui » à Dieu alors qu’il leur proposait un chemin difficile, qu’ils n’auraient pas choisi. Le consentement que Dieu nous demande dans nos épreuves, n’est pas de renoncer au désir comme dans le Bouddhisme, mais d’accepter la situation, de « laisser Dieu être Dieu en nous, … choisir ce que nous n’avons pas choisi, en nous appuyant sur l’amour de Dieu… (Cette acceptation) permet d’acquérir une liberté intérieure… Même lorsque la liberté extérieure se trouve entravée ». (p. 84).

Jean-Jacques Meylan attire notre attention sur le fait que dans les Évangiles, les récits de miracles sont souvent mêlés à des controverses, ce qui montre qu’ils visent à nous faire aller plus loin: À la p. 95, il remarque que le mot hébreu pour maladie a la même racine que « ronde, cercle » : « Guérir, c’est sortir du cercle », pas forcément par la guérison physique, (cela sera à l’avènement du Christ), mais en faisant confiance et en obéissant à la parole de Jésus, comme l’aveugle allant à Siloé.

L’auteur termine sa présentation par le tableaux de la passion de Jésus qui reste un homme digne, (« voici l’homme! » Jn 19,5), malgré les coups, les insultes, la croix… Dieu a mis son sceau sur l’œuvre et la personne de Jésus en le ressuscitant.

Trois annexes contenant de très beaux extraits du journal d’Etty Hillesum, un poème de Christian Glardon et une prière de Pierre-Yves Zwahlen, permettent de poursuivre la réflexion.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui, sans remettre en cause la guérison divine, aidera tous ceux qui, n’étant pas guéris maintenant, cherchent à trouver un sens chrétien à la présence de la souffrance dans leur vie. Un livre équilibré, destiné à un large public. À recommander !

Alain Décoppet

L’autre Dieu ? Recension critique à deux voix

Autre_Dieu


Par Gérard PELLA (pasteur réformé, Attalens, Suisse) et Yvon KULL (chanoine de la congrégation religieuse du Grand-Saint-Bernard, Martigny, Suisse)

Autre_DieuPartant d’une expérience personnelle – l’angoisse au chevet de son fils gravement malade – Marion Muller-Colard remet en question sa compréhension d’un Dieu censé nous protéger de toute menace. De son ministère pastoral en milieu hospitalier, « elle retient la plainte de patients soudain privés des repères d’un Dieu avec lequel ils croyaient pourtant avoir passé un contrat. (…) Au-delà de la plainte et de la menace, Marion Muller-Colard fait miroiter la grâce dans ce texte très incarné, composé pour tout lecteur en recherche d’une pensée théologique originale, accessible et exigeante. »1

Couronné du Prix Spiritualités d’Aujourd’hui et du Prix Ecritures & Spiritualités en 2015, le livre de Marion Muller-Colard a été reçu avec enthousiasme par la plupart des lecteurs. Il faut donc beaucoup de témérité pour oser écrire un écho critique, comme nous allons le faire. Avant cela, soulignons les aspects positifs de cet ouvrage :

  • son style très soigné. Marion Muller-Colard a trouvé des formules magnifiques pour exprimer sa pensée. Les extraits que nous allons citer en donneront un aperçu.
  • sa dénonciation d’un Dieu contractuel, censé nous protéger si nous respectons notre part du contrat : « Job a perdu la confiance en ce Dieu contractuel qui protégeait sa vie » (p. 52) ; « la piété ne protège de rien » (p. 55).
  • sa grande authenticité. Marion Muller-Colard ne cache pas sa détresse et ses tâtonnements : « Fâchée avec mon Dieu imaginaire qui avait rompu sans préavis mon contrat inconscient de protection, je manquais de secours spirituel. Je ne trouvais pas de prière qui puisse être autre chose qu’une immense contradiction, une négociation régressive avec la peau morte d’un Dieu qui ne tenait pas » (p. 82).
  • une articulation réussie entre autobiographie et réflexion théologique. L’auteure nous permet de comprendre comment la maladie de son fils a remis en cause sa théologie : « Pour ma part, j’avais perdu l’insouciance. Et cela revient à dire que j’avais moi aussi perdu la sécurité de l’enclos. Comme Job, je ne pouvais plus compter sur ce Dieu gardien que j’avais désigné plus ou moins consciemment » (p. 53).
  • une compréhension de la foi qui se manifeste comme une relation et non comme un système de croyances. Sa parole à Job est probablement le centre de sa thèse. Job s’écrie « Je sais bien, moi, que mon Défenseur ( goël ) est vivant, que le dernier, il surgira de la poussière (Jb 9,24) ». Et Marion Muller-Colard lui répond: « Voilà, mon ami Job. Tu tiens dans ta main la peau morte d’un Dieu que tu avais mandaté pour garder ton enclos. Mais tu sais, à présent, que ton Rédempteur est vivant. Ton goël , ton avocat, ton défenseur. Celui qui ne défend pas ton enclos mais ta quête d’un autre Dieu, celui qui mettra au monde avec toi une autre foi, qui t’accouchera d’une autre confiance. Tu passes d’une religiosité enfantine à une foi d’adulte, tu passes d’un système à une relation. Tu as perdu un Dieu fonctionnel qui s’est avéré, de surcroît, ne pas bien fonctionner. Tu as trouvé un Dieu vivant, qui t’échappe et que tu cherches » (p. 77).
  • son émerveillement devant la vie. La prise de conscience de Marion Muller-Colard au chevet de son fils gravement malade est probablement le cœur de son expérience spirituelle : « La détresse m’avait dilatée et, en quelque sorte, elle avait élargi ma surface d’échange avec la vie. Et près de ce petit corps, se superposait à ma supplication muette pour qu’il vive, la conviction profonde que, quoi qu’il arrive , ce qui était incroyable et sublime, c’était qu’il fût né. Et que cela, jamais, ne pourrait être retiré à quiconque. Ni à lui, ni à moi, ni au monde, ni à l’histoire » (p. 82).

Pourquoi donc – devant tant de merveilles – risquer une critique ? Parce que nous avons l’impression désagréable que Marion Muller-Colard, dans sa quête d’une foi adulte, abandonne plusieurs points forts de la foi chrétienne.


Le Dieu berger

Certes, nous ne pouvons pas demander à Dieu de nous protéger en échange de notre fidélité. Nous connaissons tous des exemples de croyants durement éprouvés, à commencer par Jésus !

Certes, il n’y a pas d’enclos – un terme central dans ce livre – qui nous garantirait contre les menaces de la maladie ou du malheur. Il n’y a pas d’enclos… mais il y a un Berger, qui nous accompagne jusque dans « un ravin d’ombre et de mort » (Ps 23,4). Même là, « je ne crains aucun mal car tu es avec moi » ( ibid. ).

Cette foi biblique contraste avec le constat désabusé de Marion Muller-Colard : « Rien de ce qui arrive à mon vieux frère Job, à mon fils, aux milliers d’humains sur qui s’abat un violent malheur, aucune maladie de ceux à qui j’ai rendu visite, aucun accident n’est injuste. Cela voudrait dire qu’il existe un enclos et un Gardien à cet enclos » (p. 74).

On rétorquera peut-être que l’image de Dieu comme Berger appartient à l’Ancien Testament. Notons pourtant qu’elle nourrit encore la foi de Jésus2
, de Paul3
ou de Pierre4
. La Bible ne nous garantit pas une protection contre tous les dangers mais elle nous promet une Présence dans toutes les circonstances, même les plus douloureuses ou les plus décapantes. Le bon Berger n’abandonne pas ses brebis.


La résurrection

Marion Muller-Colard a trouvé « une foi sans filet dogmatique » (p. 107). Elle savoure la vie et ne s’intéresse pas à une quelconque « espérance eschatologique » (p. 93). «  Quoiqu’il m’arrive, il est juste et bon que le monde soit, il est juste et bon que je participe, de façon tout à fait éphémère, à quelque chose de plus grand que moi. Et que ma marche fragile prenne appui sur la solidité des montagnes qui me survivront longtemps encore » (p. 107).

Dieu sait que j’apprécie énormément les montagnes ! J’organise depuis 1990 des semaines « Montagne et Foi » avec beaucoup de joie. Mais les montagnes ne me donnent aucun réconfort face à la vulnérabilité et à la mort… L’espérance chrétienne est ailleurs, dans le Christ ressuscité qui nous a ouvert le chemin de la résurrection. Notre vie n’est pas seulement éphémère ; elle est promise à la vie éternelle. Bien entendu, Marion Muller-Colard est libre de croire autrement mais cette foi ne ressemble alors plus vraiment à la foi chrétienne. L’apôtre Paul est formel : « S’il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si Christ n’est pas ressuscité, alors notre prédication est vide et vide aussi votre foi » (1 Co 15,13-14).


L’action de Dieu et l’espérance

Dans son cheminement spirituel, Marion Muller-Colard abandonne toute croyance en une protection de Dieu mais elle continue à croire en Dieu comme Créateur : « Pour le monde comme pour chacun, ce Dieu indifférent à mes comptabilités avait proclamé : ‘Que la lumière soit !’ Et la lumière s’était faite sur la terre. Elle s’était faite sur mon fils, sur chacun d’entre nous, petits êtres vulnérables…» (p. 89).

L’action de Dieu semble se borner pour Marion Muller-Colard à cette œuvre créatrice. Pour le reste, c’est à nous d’agir : « J’ai entrevu un Autre Dieu qui ne se porte pas garant de ma sécurité mais de la pugnacité du vivant à laquelle il m’invite à participer » (p. 93).

« Quoi qu’il arrive, réjouis-toi que le soleil, chaque matin se lève sur le monde et invite tous les désespérés à brandir avec lui une opposition inconditionnelle à la nuit. Respire, prends courage, ouvre tes volets. Tant qu’il fait jour, travaille aux œuvres de celui qui a créé la vie » (p. 101).

J’ai beau lire et relire le chapitre intitulé « La Grâce », Dieu semble se borner à donner la vie ; il semble s’être retiré de l’histoire du monde… et c’est à nous de prendre le relais. Aurions-nous affaire ici à une forme de déisme ?5
Ou peut-être de stoïcisme ?[1.  « La différence entre le christianisme et le stoïcisme tient en un seul mot. Péguy appelait ce mot la petite fille de rien du tout qui est venue au monde le jour de Noël : l’espérance. Elle est évoquée dans un passage de l’épître aux Romains qui dit que la création est soumise à la vanité, elle soupire et souffre les douleurs de l’enfantement (Rm 8,18-25). Ce passage affirme la réalité du mal : la création est dans la douleur, le monde n’est pas achevé, il est habité par la présence du mal. La mort d’un enfant, les tremblements de terre et la cécité des mendiants relèvent de cette réalité du mal. Il ne faut pas les assimiler à la volonté de Dieu mais les imputer à l’inachèvement de la création. Dans ce passage, Paul ne confond pas la volonté de Dieu avec le réel comme le font les stoïciens. La volonté de Dieu, c’est le royaume alors que le réel révèle un monde traversé par les forces du mal. Si Paul dit que la création souffre, il ajoute qu’elle soupire, qu’elle attend, qu’elle est tendue vers une libération à venir. Au nom du principe d’espérance, nous ne sommes pas invités à nous résigner au mal, mais à attendre ce qu’il appelle la glorieuse liberté des enfants de Dieu ». Antoine Nouis, L’aujourd’hui de l’Évangile , Lyon, Réveil Publications, 2003, p. 309.]

On est à mille lieues des évangiles, qui nous ouvrent à l’espérance en nous donnant à voir l’action de Dieu parmi les humains, dans la personne de Jésus. Les Actes des Apôtres montrent à leur tour que Jésus continue d’agir parmi nous. La foi chrétienne articule magnifiquement l’action de Dieu et l’action des humains : « Si nous peinons et si nous combattons, c’est que nous avons mis notre espérance dans le Dieu vivant, qui est le Sauveur de tous les hommes, surtout des croyants » (1 ™ 4,10).

Nous ne sommes pas abandonnés à nos propres ressources ! Et nous pouvons prendre appui sur la fidélité de Dieu, la résurrection du Christ et le dynamisme de l’Esprit plutôt que sur le soleil et les montagnes.

Quand les montagnes s’en iraient,
quand les collines vacilleraient,

ma fidélité envers toi ne s’en ira pas,

et mon alliance de paix ne vacillera pas,

dit le SEIGNEUR, qui a compassion de toi

(Es 54,10).

* * *

Marion Muller-Colard nous offre une relecture très personnelle du livre de Job. Risquons-nous à en proposer une autre !

Une autre lecture de Job
J’entends plusieurs niveaux de réponse au problème du mal et de la souffrance dans le livre de Job :

– les « discours » des amis de Job sont enfermés dans une stricte logique de la rétribution : « si tu souffres, c’est que tu as péché ». Je rejoins Marion Muller-Colard pour remettre en cause cette logique. Un simple système rétributif, donnant-donnant, ne parvient pas à rendre compte de la complexité du réel
6
– les « discours » de Job
protestent à la fois contre les accusations lancées par ses amis et contre les souffrances qui l’accablent. « C’est trop injuste !!! » Marion Muller-Colard abandonne toute idée de justice immanente (p. 71) mais Job continue à crier que ce n’est pas juste (voir par exemple sa « protestation d’innocence » au chap. 31).

Job n’a pas de réponse au problème du mal mais il continue à croire qu’il doit y avoir « quelque part » une justice et un « défenseur » (9,24). Et Job a raison de trouver que c’est injuste ! Cette protestation n’a rien d’une « religiosité enfantine ». Je note que le SEIGNEUR, à la fin du livre, lui donnera raison (42,7) : « Vous n’avez pas parlé de moi avec droiture comme l’a fait mon serviteur Job ».

– les « discours » de Dieu
questionnent Job et l’amènent à reconnaître qu’il n’est pas en situation de se poser en juge : « Veux-tu vraiment casser mon jugement, me condamner pour te justifier ? » (40,7).

Marion Muller-Colard interprète les nombreuses allusions à la nature comme une invitation à y puiser le courage de vivre : « Mais je réappris ce jour-là avec lui la réponse de Dieu à Job : s’il n’existe aucun système explicatif du mal, aucun dogme ni grigri qui fassent l’économie de notre vulnérabilité, il existe la solidité des montagnes, la fidélité des paysages, le foisonnement végétal qui redonne fidèlement ses fruits chaque saison. Et nous pouvons appuyer les petits pas de notre marche précaire sur la stabilité du minéral et le renouvellement du vivant » (p. 95). On comprend qu’une amie lui adresse cette remarque pertinente: « Tu crois en la Nature comme en un Dieu » (p. 99).

J’entends plutôt les chapitres 38 à 41 comme des défis que le SEIGNEUR lance à Job pour lui montrer qu’il n’est pas en position de saisir toute la complexité du monde :

« Où est-ce que tu étais quand je fondais la terre ? » (38,4)

« Es-tu parvenu jusqu’aux sources de la mer ? (38,16)

« Est-ce toi qui donnes au cheval la bravoure ? » (39,19)

Et Job comprend le message : « Je ne fais pas le poids, que te répliquerai-je ? » (40,4).

Pourquoi Marion Muller-Colard interprète-t-elle ces chapitres dans le sens d’une célébration de la nature – sur laquelle je peux prendre appui – plutôt que du respect du mystère ? Là encore, Job a compris le message :

« Qui est celui qui dénigre la providence sans y rien connaître ? Eh oui ! J’ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent » (42,3).

La présence de Dieu dans la souffrance est effectivement de l’ordre du mystère. Nous y reviendrons.


– le prologue
(en prose) nous permet d’entrevoir que la souffrance de Job n’est ni injuste ni absurde. On y découvre une toute autre logique que celle de la rétribution. Dans ce mystérieux dialogue entre le SEIGNEUR et l’Adversaire, Job n’apparaît pas comme un coupable qui mériterait de souffrir mais comme un juste qui reçoit – sans le savoir – la mission de répondre au défi de l’Adversaire : « Est-ce pour rien que Job craint Dieu ? Ne l’as-tu pas protégé d’un enclos, lui, sa maison, et tout ce qu’il possède ? » (1,9).

L’action de l’Adversaire n’est pas une explication globale du problème du mal mais c’est un des éléments de réponse à ne pas négliger. Jésus y fait allusion dans la parabole de l’ivraie et du bon grain. Aux serviteurs qui l’interrogent : « Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de l’ivraie ? », le maître répond : « C’est un ennemi qui a fait cela » (Mt 13,27-28).

Notons cependant que Job ignore tout de ce dialogue céleste. Rester fidèle à Dieu même quand je ne comprends plus ce qui m’arrive – même quand l’enclos est renversé – est le défi que rencontrent tous les persécutés, voire tous les souffrants. La présence de la souffrance n’indique pas l’absence de tout enclos et de toute justice. Même si je ne parviens pas à comprendre, je peux continuer à croire que le SEIGNEUR veille sur nous7
.

Gérard Pella, pasteur réformé, Attalens.

Le vrai visage de Dieu
Je tiens tout d’abord à souligner que j’adhère en tout point à la critique « positive » de Gérard Pella. Mais si je suis plein d’admiration devant les aspects positifs du livre de Marion Muller-Colard, je constate moi aussi que cette théologienne protestante a bel et bien jeté le bébé avec l’eau du bain. A la critique « négative » de Gérard Pella, à laquelle je souscris entièrement, et toujours dans un esprit de « dialogue », je me permets d’ajouter les considérations suivantes.
Quand elle parle de l’Autre Dieu, Marion Muller-Colard nous donne à penser que nous allons découvrir, au-delà des fausses images de Dieu, le vrai visage de Dieu. Mais quel théologien pourrait prétendre parler du Vrai Visage de Dieu à partir du seul livre de Job – ou même à partir de l’Ancien Testament seulement ?

L’Autre Dieu, le vrai Dieu, le « seul vrai Dieu » (Jn 17,3), c’est celui qui s’est révélé en son Verbe fait chair. On ne peut parler de cet Autre Dieu – le Vrai – qu’à partir de celui qui est « resplendissement de sa gloire et expression de son être » (He 1,3 ; cf. Jn 1,18 ; 14,9). Or tout ceci est totalement absent de la pensée théologique de Marion Muller-Colard. Si cette pensée théologique semble « originale », elle n’est pas authentiquement chrétienne puisqu’à aucun moment on ne voit cette pensée fondée sur la révélation du Vrai Dieu en son Verbe incarné. Cette lacune rejaillit sur la manière d’aborder le mystère du mal. Il est absolument impossible de parler du Vrai Dieu dans sa relation au mystère du mal en dehors du mystère de la passion et de la croix du Christ :

  • la passion et la croix nous révèlent que Dieu n’est pas l’auteur du mal mais qu’il en est la première victime !
  • la passion « visible » du Fils révèle la compassion « invisible » du Père.
  • de plus, dans son agonie à Gethsémani et dans sa mort sur la croix, Jésus révèle qu’en lui Dieu « épouse » notre condition humaine déchue avec toutes ses conséquences. Dieu nous a créés pour nous « épouser ». Quand sa fiancée s’est retrouvée « défigurée », vouée à la déréliction et à la mort, Dieu n’a pas abandonné son projet. En son Fils, il est venu nous rejoindre en « enfer » et il est venu nous « épouser » sur la croix dans notre condition de damnés. « Celui qui n’avait pas connu le péché, il l’a, pour nous, identifié au péché, afin que, par lui, nous devenions justice de Dieu » (2 Co 5,21).

La véritable profondeur du mal, telle qu’elle apparaît dans la passion et dans la mort de Jésus-Christ, est totalement absente du livre de Marion Muller-Colard, qui semble bien ignorer la nature même du péché. Et par conséquent la véritable profondeur de l’amour de Dieu, qui vient nous rejoindre en « enfer », est totalement absente de son livre elle aussi. Il est impossible de parler du Vrai Dieu en relation avec le mystère du mal en se contentant du livre de Job.

L’Autre Dieu
de Marion Muller-Colard ne ressemble pas vraiment au Dieu de Jésus-Christ, le seul vrai Dieu. Voilà ce qu’un chrétien doit avoir le courage d’affirmer. Comprenez-moi bien : je ne veux forcer personne à partager ma foi chrétienne… mais je trouverais malhonnête que quelqu’un mette du Goron dans une bouteille étiquetée « Cornalin » !
[1.Note de l’éditeur : le Cornalin du Valais est un cépage suisse renommé.
]

Yvon Kull, Martigny, chanoine de la congrégation religieuse du Grand-Saint-Bernard, auteur du livre
Revisiter l’enfer ou comment devenir immortel, Editions Parole et Silence, 2017.

  1. Présentation de L’Autre Dieu. La Plainte, la Menace et la Grâce, en 4ème page de couverture. L’Autre Dieu a été publié en 2014 par les éditions Labor et Fides, dans la collection Spiritualité.
  2. « Ne vous inquiétez pas pour votre vie (…) Il sait bien, votre Père céleste, que vous avez besoin de toutes ces choses. (…) Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain » (Mt 6,25-34).
  3. « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le glaive ? (…) Non ! Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu, manifesté en Jésus Christ, notre Seigneur » (Rm 8,35-39).
  4. « Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, car il prend soin de vous » (1 P 5,7).
  5. « Kant lui-même donne une définition du déiste, qu’il distingue du théiste. Pour lui, le déiste admet l’existence d’un « être primitif » qui est « toute réalité », mais il renonce à le définir davantage ; au contraire, le théiste tient qu’on peut déterminer davantage « cet objet de pensée » et affirmer qu’il est « le principe premier de toutes choses ». À quelque degré, l’usage philosophique a retenu cette distinction : le déisme équivaut à une croyance en Dieu qui reste volontairement imprécise, par refus soit de l’enseignement des Églises, soit des prétentions de la métaphysique ; le théisme accorde à la raison le pouvoir de démontrer l’existence de Dieu et de déterminer sa nature créatrice par analogie avec la nature créée. Avec le recul du temps, on aperçoit que le déisme fut en réalité une étape vers l’athéisme, ce qui n’en supprime ni la modération ni la sincérité ». Henry Duméry dans Universalis.edu.
  6. Il serait excessif de supprimer pour autant toute notion de rétribution de la théologie biblique. Même l’apôtre Paul, dans une épître aussi libératrice que celle qu’il adresse aux Galates, ose s’écrier : « Ne vous faites pas d’illusion : Dieu ne se laisse pas narguer ; car ce que l’homme sème, il le récoltera » (Ga 6,7). Voir aussi l’article d’Henri Blocher, « Justice rétributive et théologie », Hokhma N°110/2016, pp. 69-85.
  7. J’ai approfondi cette question dans plusieurs articles : « Gémissements et espérance », Hokhma No 88/2005 ; « Puis-je donner un sens aux souffrances ? », Hokhma No 95/2009 ; « Démuni, ouvert et confiant », Hokhma No 98/2010. Voir aussi : J.D. Searle et C.H. Gobat, « Dieu veut-il la souffrance ? », Hokhma No 85/2004 ; Shafique Keshavjee, « Gémissements et espérance », Hokhma No 110/2016.

L’IVRAIE DANS LE MONDE – UNE PROTESTATION ANABAPTISTE

Ivraie

 

Ivraie

Cet exposé comprend deux parties principales, l’une en forme d’analyse de la parabole de l’ivraie et du bon grain (Mt 13, 24-30 et 36-43), avec les difficultés et les enjeux de l’interprétation qui y sont liés, et l’autre qui livre un commentaire de l’anabaptiste Pilgram Marpeck sur cette même parabole.

Relevons les éléments de la parabole ainsi que son explication livrée par Matthieu et évoquons des éléments de l’histoire de son interprétation des débuts de la Réforme.

I. LA PARABOLE ET DE SON EXPLICATION

Je me souviens dans mon enfance de cette vision de champs de blés piqués de coquelicots et de bleuets, avant que l’agriculture moderne ne fasse usage de la chimie sélective aux effets aujourd’hui controversés… La « mauvaise herbe », c’est ce que les agriculteurs redoutent. De nos jours, nous luttons contre la monoculture et la vision de ces fleurs autrefois indésirables nous réjouit plutôt, ce qui n’était certainement pas le cas du temps de Jésus avec la plante appelée l’ivraie… La mauvaise graine en question, porte le nom révélateur de zizania  ; c’est le mot qui a donné le terme français de zizanie , en lien avec la discorde. Le diabolos, nous précise le texte, est l’ennemi qui a semé cette mauvaise graine et le champ dont parle Jésus c’est le monde (Mt 13,38). La situation à laquelle se réfère Jésus est une situation de confusion introduite par le père du mensonge qui est meurtrier. Bien malin durant ce temps qui sait démêler le vrai du faux, le mal du bien. Au-delà de ce constat, cette parabole reste empreinte d’espérance, car c’est un Dieu d’amour qui ne peut supporter le mal sous toutes ses formes, qui reste aux commandes. Cette conviction fondamentale fait partie de la joie d’anticipation de toute vie de disciple du Christ. Cette parabole décrit adéquatement l’attente de l’intervention divine ainsi que la démarche prescrite aux disciples par le Maitre, et donc s’inscrit dans l’eschatologie chrétienne.

L’ordre central, a priori surprenant pour les disciples est : « Laissez l’un et l’autre croitre ensemble jusqu’à la moisson ! » (13,30). Trois raisons sont avancées pour que les disciples comprennent le bien fondé de cet ordre :

1. le tri se fera à la « moisson » seulement,

2. le risque d’anticiper le tri met en péril le bon grain, et enfin

3. ce sont d’autres serviteurs qui s’en chargeront.

Le commentaire de l’anabaptiste Marpeck en ajoutera une autre : laisser ouverte la possibilité d’un changement d’attitude.

1. La mauvaise herbe doit à terme, « à la fin de l’ère », précise Matthieu (13,39-40), être rassemblée, puis brulée et le bon blé rassemblé lui aussi dans le Royaume. Ce terme ce ne sont pas les disciples qui le fixent, mais le propriétaire du champ. L’ivraie sera donc détruite à terme. Elle n’est pas récupérable dans le projet divin, bien que, comme le blé, elle fasse partie de la famille des graminées. De plus – mais le texte ne le dit pas explicitement – elle ne doit pas ensemencer la récolte future. La différence entre l’ivraie et le blé n’apparait nettement en fait qu’à la moisson. Le blé lui, est semé par le Seigneur (v. 27), appelé aussi « le fils de l’homme » (v. 37) et l’ivraie, par l’ennemi (grec. echtros , v. 25 et 29) appelé aussi le diable (v. 39).

2. On ne peut faire le tri avant ce terme et lutter contre l’ivraie en la déracinant, car, nous précise l’Évangile, on arracherait le bon grain. Les racines sont entremêlées. La particularité de cette graine est qu’il est très difficile, avant que le fruit ne révèle vraiment sa nature, de distinguer sa plante de celle du blé. Elle a été semée dit l’Évangile « pendant que les hommes dormaient », pendant que ces derniers n’étaient pas vigilants. L’ivraie représente les personnes caractérisées par des comportements qui font « scandale » (« causes de chute », selon la NBS ou qui « incitent les autres à pécher », selon Semeur 2000) et commettent « des actes d’iniquités » (13,41). On se rappelle ici que dans la parabole qui précède, dite du semeur, on retrouve parmi les auditeurs de Jésus, celui qui reçoit la Parole dans les épines, et pour lequel « le souci du monde et la séduction des richesses étouffent la Parole, et il reste sans fruit » (13,22). La peur et l’égoïsme dominent dans ce cas et empêchent une maturité du fruit digne du royaume. Ce contexte semble se rapprocher de celui de l’ivraie.

3. Les disciples à Jésus demandent à Jésus, et sans doute est-ce caractéristique de la nature humaine inquiète devant l’évidence du mal : « veux-tu que nous recueillions ou ramassions l’ivraie » ? Et la réponse surprenante est : « laissez-les croitre ensemble… de peur de déraciner le bon blé… jusqu’à la moisson ». C’est le maitre de la moisson qui donnera le signal du tri final avec du personnel particulier. Alors il dira à une autre catégorie de serviteurs de les ramasser pour les bruler. Ces derniers sont appelés les « moissonneurs » (v. 30), également « les anges (du fils de l’homme) » (v. 41). L’effet final précisé est que la confusion disparaitra, les « justes resplendiront comme le soleil… dans le Royaume de leur Père » (v. 43, avec une possible allusion à Juges 5,31, la fin du cantique de Débora et de Baraq).

Le disciple du Christ face au mal

Il existe une diversité d’interprétations… même autour de la précision du texte : le champ en question, nous précise l’Évangile, « c’est le monde » (13,38). Parmi les commentateurs de cette parabole, les réformateurs magistériaux ont d’abord appliqué la parabole à l’Église, nécessairement corpus mixtum. Quant à l’interprétation des « anges » destinés à faire le tri et à bruler l’ivraie, leur référence était certes au jugement dernier introduit par la venue du Seigneur, mais cette patience était entachée par leur éthique sociale. En effet, lorsqu’ils incitaient le magistrat, les princes, par peur de contagion, à sévir par le glaive ou le feu lorsque la loi de Dieu ou l’exercice de la vraie religion étaient en jeu1
, cette patience prenait un terme avant la « moisson ». À croire que les autorités terrestres avaient, comme les « anges » de la parabole, mandat d’anticiper le tri final ou du moins de contraindre à la bonne morale et au bon culte. Là se trouve au sein des familles de la réformation une différence majeure de l’interprétation de la parabole, du mandat du magistrat.

Deux temps sont pourtant nettement distingués dans la parabole : « laisser croitre ensemble » et « ramasser/récolter l’ivraie ». Les deux temps sont clairement distincts et il s’agit ni de confondre les missions spécifiques des serviteurs et des anges ni de se tromper de mandat s’agissant des disciples.

Les mesures préconisées ailleurs par Jésus contre les faux prophètes relèvent de l’évitement, pas des mesures coercitives, et comme dans la parabole ce sont les « fruits » qui permettent de les discerner (par ex. Mt 7,15-20). « Gardez-vous des faux prophètes ; ils viennent à vous en vêtement de brebis, mais au-dedans ce sont des loups ravisseurs. Vous les reconnaitrez à leurs fruits ». C’est donc que les disciples ne sont pas invités à attendre la « fin de l’ère » sans rien faire, mais à discerner dans le comportement moral, la fidélité à Jésus. Les propos des prétendus porte-paroles de Dieu en font partie (on se rappelle les accents des épitres de Jean par exemple), et même si ces « porte-paroles de Dieu » ont l’air inspiré. C’est sur ces critères qu’il s’agira ou non de les éviter ou de les suivre. Il appartient à la communauté chrétienne d’opérer ce discernement dans le temps.

L’ennemi du fils de l’homme a semé l’ivraie, c’est lui qui est l’origine du mal. Cette mise en scène rappelle le récit de la création de Dieu et l’irruption du serpent qui ne peut que tordre la bonne création divine et la pervertir. L’hostilité subie par les disciples, intérieure par les tentations et extérieure par les humains, n’a pas, elle non plus, Dieu pour auteur, mais l’ennemi à l’œuvre. Le bon fruit, c’est celui que Jésus par sa présence, ses paroles et actes et son Esprit, met dans la vie d’hommes et de femmes. C’est son œuvre d’engendrement, de régénération (cf. 1 P 1,23). Ainsi, les bonnes semences sont les « fils du royaume », l’ivraie ce sont les « fils du malin » ou du diable. Un engendrement du diable est aussi évoqué dans une parole de Jésus adressée à des pharisiens qui voulaient faire tuer Jésus : « vous avez pour père le diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été meurtrier dès le commencement » (cf. Jean 8,44). Si l’ivraie est décelable dans le fait – comme certains pharisiens à l’époque de Jésus – de chercher à tuer des opposants au nom d’une certaine compréhension de la gloire de Dieu ou de la pureté de doctrine ou de la rivalité ou d’intérêts financiers, on a un éclairage sur ce que l’acte d’arracher pouvait signifier. Les serviteurs du diable aussi peuvent se déguiser en serviteurs de la justice – la leur ! – même divine.

Nous sommes appelés à ne pas chercher à éradiquer les méchants, sous quelque forme qu’ils soient pour les raisons invoquées. Pourtant nous sommes appelés à résister au mal et à le dénoncer, à faire œuvre d’éducation, d’annonce de la loi éternelle de Dieu, de pratiquer une justice restauratrice. Le discours de Jésus a, selon notre lecture, trait à la manière de cette résistance. Le pharisaïsme meurtrier, comme la tentation zélote (avec les armes des sicaires contre « le mal »), comme le retrait du monde (la communauté de Qumran le vivra un temps) sont autant de démarches exclues par cette parabole qui promeut le « croitre ensemble ».

Les temps de la moisson comme les Jour de l’Éternel ?

L’une des difficultés de l’interprétation est en lien avec la compréhension du « temps de la moisson » auquel se réfère la parabole. Ce temps a-t-il un accomplissement unique ? En effet, s’il s’agit d’un « jour de l’Éternel » intra-historique, comme entre autres le fut la prise de Jérusalem par les troupes juives zélotes rivales puis par les troupes romaines en 70 après Jésus-Christ. L’interprétation sera différente si elle ne représente que la parousie finale préludant le jugement dernier. Dans le premier cas, les « anges » envoyés par le « fils de l’homme » sont des entités politiques2
et non des anges purement angéliques. Mais même dans le cas d’entités politiques, il ne s’agit pas de l’action des disciples du Christ et encore moins d’actions qui seraient à légitimer moralement par ces derniers. Ils relèvent de la seule souveraineté divine qui peut appeler à cette tâche qui il veut (les Assyriens – cf. Es 6,26ss, Cyrus le Perse, – cf. 2 Chr 36,22-23 – Titus, etc.). Cette approche permet de concevoir une parousie de Jésus-Christ en gloire aussi de manière intra-historique, envoyant les « anges… du fils de l’homme » faire le tri et « bruler » l’ivraie.

Une lecture intra-historique n’exclut pas, à notre sens, une parousie ultime et corporelle du Christ. Le Christ appliquera à sa parousie un jugement « sans miséricorde pour qui n’a pas fait miséricorde » (Jc 2,13). Dans l’épitre de Jacques, le « scandale et les actes d’iniquités » sont présentés ; on peut se demander si les « riches » qui capitalisaient « dans les derniers jours » et dont parle l’épitre ne seraient pas à l’esprit de l’auteur de notre parabole… Une génération de profiteurs, accumulant les biens de ce monde et qui font peu de cas du sort des pauvres qu’ils exploitaient au contraire en accaparant leurs terres (cf. Jc 2,6 et 5,3). L’ivraie de la parabole représente bien des personnes qui sont des « occasions de chutes » pour d’autres et donc qui agissent mal envers Dieu et le prochain. Le remède préconisé par le Christ n’est pas le recours à l’insurrection et à la révolution violente, mais à l’annonce de l’évangile du Royaume de Dieu incluant l’appel à la repentance.

Autres exemples d’impatience

Nous avons évoqué l’attitude des pharisiens, des « riches » de l’épitre de Jacques, mais les évangiles font aussi état de l’impatience des disciples du temps de Jésus. Ces derniers, comme du reste les chrétiens en général, sont prompts à la condamnation. Agir ainsi donne l’illusion de nous croire du bon côté de la barrière, d’être enfin débarrassés du problème, d’être les justiciers du monde. Nous pensons que le mélange est intolérable… au nom de la haine même du mal. L’indignation doit être travaillée. Comme l’a souligné Paul Tournier, « le grand drame du mal, c’est qu’il se glisse jusque dans nos vertus. Et c’est souvent la peur d’être mal jugés et non l’amour qui nous rend vertueux ». Des exemples, s’il en faut, on en trouve dans la Bible et dans les actualités récentes. Dans la Bible on pensera à l’épisode du passage de disciples dans les villages des Samaritains. Nous savons que les Samaritains n’aimaient pas les juifs et vice-versa… Jésus avait interdit à ses propres disciples de vouloir précipiter le jugement divin par le feu, car les Samaritains n’accueillaient pas leur maitre (Luc 9,51-56). Ces derniers n’auraient pourtant eu, pensons-nous souvent, que ce qu’ils méritent ! On comprendra que le mode de conquête du Seigneur, dans tout le temps de Sa patience, est l’annonce de l’Évangile, une vie aimante de tous et l’appel à la foi. Chaque fois que nous devançons le Seigneur, pensant que le mélange est intolérable d’une part et qu’il faut écarter, ou plus subtil, faire écarter d’autres personnes, nous passons à côté de notre mission de disciples du Christ. Nous n’en avons pas l’autorisation du Seigneur. Même dans le cas de l’application dans l’Église, ce n’est qu’après avoir ôté la poutre de nos propres yeux que nous avons une chance de voir la paille dans l’œil du frère pour l’ôter (Mt 7,5). C’est dire la difficulté – mais pas l’impossibilité – de bien agir en matière de discipline ecclésiastique.

Lorsque nous jugeons sous le coup de l’indignation, nous pouvons facilement nous tromper ! Souvenons-nous par exemple des pratiques d’épuration en France après la Deuxième Guerre mondiale. Que de bavures, de réels motifs cachés, que d’injustices et de victimes parfois innocentes salies, de grosses pointures du système du mal qui ont passé entre les mailles du filet, aussi du côté des « vainqueurs »… On nous explique ces temps également, à quel point – par exemple – nous avons été manipulés – par les informations tronquées qui se sont révélées fausses par la suite et qui étaient destinées à provoquer exactement le même réflexe interventionniste que chez les disciples, à trouver l’approbation par rapport à des interventions militaires. Ainsi des tyrans, un temps soutenus et armés par des nations, sont du jour au lendemain mis au pilori des médias à cause de prétendues armes nucléaires ou chimiques ou de viols massifs… Pour s’autoriser des interventions armées, jamais bien entendu retenues comme crimes de guerre par la suite, des nations ont trompé l’opinion de leurs propres citoyens pour « éradiquer le mal » ou « faire la guerre à la terreur ». La confusion dont nous parlions plus haut de celui qui « sème la nuit pendant que les disciples dormaient » continue à agir ! Quelques années après, des reportages dignes de foi, eux, lèvent le voile sur la supercherie, mais le mal est fait. Des vies nombreuses à l’étranger et dans les troupes ont été sacrifiées sur l’autel de l’impatience créée de toutes pièces par les idéologues au service d’intérêts particuliers, qui disent rarement leur nom (« séduction des richesses » disait la parabole du semeur en Mt 13,22).

Le mal se trouve à l’échelle individuelle, comme à l’échelle sociale. Les commandements contre le vol, le mensonge à charge, l’orgueil et la convoitise doivent aussi être appliqués à de grands groupes appelés nations ou multinationales ! Pour le Seigneur, dans le temps de sa patience, justice et amour concordent, ce qui est si rarement le cas dans nos jugements. « Le fils de l’homme n’est pas venu pour perdre les âmes des hommes, mais pour les sauver » (Luc 9,56). L’éthique de la patience des disciples doit aussi prolonger la mission du fils de l’homme.

Le recours à la guerre ne crée que si rarement la paix ou les conditions nécessaires à celle-ci… « Seigneur faut-il arracher l’ivraie ? » Des questions concrètes épineuses se posent : comment avons-nous à lutter contre le mal réel ? Comment intervenir dans des situations de crise ? Pour ne pas rester naïf ou crédule, il s’agit déjà de croiser les informations qui nous parviennent… Et comme beaucoup reste néanmoins caché, il s’agit d’être le plus restauratif possible dans les relations et de se distancier des va-t-en-guerre et de la mentalité de ceux qui veulent vouer rapidement les méchants « au feu ». Le Seigneur n’est pas indifférent au mal pour autant.

Zizanie dans les interprétations protestantes

Les interprétations de la parabole étaient diverses et les leçons à en tirer n’étaient pas unanimes, entre les réformateurs magistériaux
3
et les réformateurs anabaptistes et spiritualistes. Les magistériaux, comme Luther et Calvin, disaient pourtant très clairement qu’il ne fallait pas réprimer des personnes en matière de foi ; ils reprochaient aux partisans de l’ancienne foi une telle attitude. Ils voulaient certes combattre l’ivraie par la seule Parole de Dieu, mais ont incité les puissants, quand ils le pouvaient, à agir par le glaive. Cela équivaut à un double discours, dérogeant à leur tour à leur propre principe. De cette parabole ils ont de ce fait d’abord dégagé une leçon par rapport à l’Église et non par rapport à la société ou au monde. Ce faisant ils prolongeront l’interprétation anti donatiste d’Augustin.

Calvin quant à lui, selon l’analyse du théologien suisse Pierre Bühler, oscillera entre la nécessité d’une « discipline ecclésiastique sévère » et la « mixité constitutive de l’Église »4
. « Globalement, dira Pierre Bühler, on peut donc parler d’un plaidoyer en faveur d’une certaine indétermination de l’Église, par rapport à des surdéterminations comme celle à laquelle tend Thomas Müntzer, entre autres. »5
Müntzer fut l’un des idéologues importants du soulèvement paysan de 1524-25 et avait considéré l’époque qu’il vivait comme la « moisson » qui permettait au peuple de séparer le blé de l’ivraie, d’abord par l’appel à la repentance puis par le soulèvement armé. La question centrale de la parabole est celle du rapport des disciples du Christ à la violence ou à la contrainte de corps. Thomas Müntzer avait été lui aussi qualifié d’anabaptiste, alors qu’il pratiquait le baptême des nourrissons.
À sa suite, l’anabaptiste Hans Hut a lui aussi voulu envisager de coopérer avec les anges une fois que le Christ sera revenu en 1533. Pour cet enseignement Hut a été mis en garde par les autres enseignants anabaptistes de son temps. D’autres, dont les Frères suisses, les Marpeckites ont tenu dès les débuts à faire usage de la seule parole de Dieu pour vaincre le mal et faire avancer la cause de l’Évangile. Il est à remarquer qu’à la fois les réformateurs magistériaux et les réformateurs radicaux ont cru pouvoir identifier l’ivraie à l’œuvre de l’antichrist. Ils auraient été d’accord avec la phrase de Calvin tirée de la préface de son Institution de la Religion Chrétienne

adressée à François 1er  : « il (le diable) s’efforce par violence et mains des hommes, d’arracher ceste vraye semence : et d’autant qu’il est en luy, il tasche par son yvroye de la supplanter, afin de l’empescher de croistre et rendre son fruit » (1535). À n’en pas douter Calvin pensait vraiment lutter contre l’ivraie par la pure doctrine seule. Mais il avait été précédé quatre années auparavant (1531) par le réformateur Zwingli qui avait lui aussi adressé son « Exposé de la pure doctrine »
[1.
On lira la traduction française faite d’après le texte latin de 1531 parue dans Etudes théologiques et religieuses. Textes réformateurs inédits. Textes réunis et édités par Chrystel Bernat, tome 92, 2017/1, spécialement pp. 192-196.
]
au « très saint Roi très chrétien » François 1er. Zwingli le mettait en garde tant contre les exactions des « papistes » que contre l’ivraie des « catabaptistes »
[1.
Litt. contre le baptême – entendre celui des nourrissons.
]
, l’incitant d’une part à ne pas écouter tous ceux qui attribuent à Zwingli leur sédition. Zwingli l’avertit ensuite qu’il fallait remédier contre les « catabaptistes », sinon « il en résulterait un tel désordre de toutes choses dans l’ensemble de ton royaume qu’il serait difficile d’y porter remède. »
6
De là à voir dans la confession de Zwingli une incitation à se servir de l’épée et du feu, il n’y a qu’un pas que le « Roi très chrétien » franchira par des buchers dans son royaume, entre 1533 et 1535. Il se justifiera du reste auprès de la Ligue (protestante) de Smalkalde en leur disant qu’il n’avait que remédié contre les « catabaptistes »… La confession de foi de Zwingli se situe six ans après la rupture violente avec les anabaptistes zurichois
[1.
Et trois ans avant la venue éphémère au pouvoir d’anabaptistes illuminés à Münster en Westphalie (1534-35).
]
. C’est dire que le contentieux entre ces deux types de réformation était profond et que l’impact de ces lectures différentes de la parabole sur le royaume de France et la diffusion des idées réformatrices radicales, était tragique dans ces années charnières.

L’ Institution de Calvin (1535) est également en lien avec les évènements qui se déroulent à Paris entre 1533 et 1535. Alors qu’en 1532 François 1er était encore relativement ouvert à une réformation de l’Église, en janvier 1535 il mène une « procession expiatoire » contre l’offense faite par des « évangéliques » dans l’affaire des Placards. François 1er cherchera par la suite à justifier ses actions répressives des dissidents français entre 1533 et 1535 face à des Suisses et Allemands de la ligue de Smalkalde qui lui demandent des comptes par rapport à la vague de répression. Il expliquera, via ses ambassadeurs Guillaume et Jean du Bellay, avoir voulu « châtier quelques anabaptistes en révolte contre son autorité, et des coupables dont les crimes méritaient le dernier supplice. »7

Calvin emboitera le pas à la démarche de Zwingli, comme le montre sa préface de l’Institution de la religion chrétienne . Les deux grands et premiers représentants du courant appelé plus tard « réformé » ont fortement cherché à se démarquer de ce qui pouvait le plus effrayer un monarque de droit divin, soit la remise en question de l’ordre établi. Cette volonté apologétique éclaire la pensée et les actions tant de Zwingli que de Calvin. Il y a bien eu chez Luther comme chez d’autres réformateurs tel Calvin, une évolution allant dans le sens d’un durcissement des mesures de répression, c’est à dire légitimant le recours de moyens de contrainte des consciences ou des corps8
.

Pour « la seule gloire de Dieu », il est arrivé à des réformateurs aussi brillants que Calvin, de cautionner, d’encourager les extraditions, de renseigner même l’inquisition et à de rares occasions aussi de pousser le magistrat à mettre à mort pour des raisons religieuses. Je pense ici à l’exécution à Genève de l’hérétique Michel Servet (1511-1553). Ayant trouvé refuge à Genève, l’accusation se portait sur des sujets en rapport avec la première table de la loi : l’antitrinitarisme, sa doctrine de la régénération et du baptême des croyants professants.

Mais, en recourant au pouvoir des Princes, des rois ou des magistrats urbains, les réformateurs magistériaux auront, selon une lecture anabaptiste, rejoint les rangs de ceux qu’ils dénonçaient, c’est-à-dire les forces antichristiques à l’œuvre au cours des siècles. Vieux et profond contentieux entre familles héritières des premières heures de la Réformation. De récentes demandes de pardon ont ici et là grandement contribué aux réconciliations entre familles héritières de la réformation.

Faire punir les personnes perçues comme « hérétiques », sous le couvert du péché de « blasphème », c’est ouvrir la boite de pandore. C’est là une différence majeure entre deux sortes de réformations. L’enjeu est le rapport entre le recours au glaive et la conduite des disciples du Christ qui n’usent que de la force de la Parole par l’Esprit, laissant le jugement au Seigneur et à ses anges. Si de nos jours la non-contrainte en matière religieuse semble partagée en Occident, elle reste fragile, aussi parmi les tenants d’une réformation biblique. Le sujet mérite d’être pensé théologiquement, car il met en évidence des différences herméneutiques dans le rapport entre les deux testaments et la compréhension de la mission de l’Église.

II. PILGRAM MARPECK (1495-1556) ET LA PARABOLE DE L’IVRAIE9

Voici un commentaire de la parabole du bon grain et de l’ivraie issu des premières décennies de la réformation. Il est tiré du traité « Dévoilement de la prostituée babylonienne et des antichrists… »10
L’anabaptiste Pilgram Marpeck11
en est de toute vraisemblance l’auteur, selon plusieurs recherches relativement récentes de Walter Klaassen et de Neal Blough12
. La date de rédaction se situe autour des années 1531-1532 en réaction à la mise en place de la Ligue de Smalkalde, donc d’une coalition armée protestante qui cherchera à protester contre l’empereur germanique et à défendre sa compréhension de la vérité.

« Laisser croitre ensemble… jusqu’au temps de la moisson ! » Une voix anabaptiste13
explique que cette parabole relève tant de l’éthique sociale chrétienne que de la discipline d’Église.

Voici le document :

S’il arrive comme précédemment qu’un nouvel antichrist naisse ou soit fabriqué, j’espère que le Seigneur va nous en délivrer
14
pour sa propre cause et pour que les siens ne deviennent pas victimes des truies qui ravagent le vignoble de Dieu (Psaume 79 et 80)15
, mais que les brebis et les bergers des brebis soient préservés, qui plantent son vignoble sans le brouter16
et que le Christ demeure notre souverain berger maintenant et à jamais. Amen.

Enfin, et en conclusion, à tous ceux qui voudraient mélanger le royaume du Christ et le pouvoir temporel et qui distinguent le bien et le mal et veulent le déraciner17
autrement que par la Parole et l’Esprit de Dieu, je voudrais répondre par le décret18
de la parabole du Christ qui se trouve en Matthieu 13 (24-30).

Il en va du Royaume des cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu ; par dessus, il a semé de l’ivraie en plein milieu du blé et il s’en est allé. Quand l’herbe eut poussé et produit l’épi, lors apparut aussi l’ivraie. Les serviteurs du Maitre de maison virent lui dire : « Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de l’ivraie ? » Il leur dit ; « C’est un ennemi qui a fait cela ». Les serviteurs lui disent : « Alors veux-tu que nous allions la ramasser ou la déraciner ? »19
« Non, dit-il, de peur qu’en ramassant l’ivraie vous ne déraciniez le blé avec elle. Laissez l’un et l’autre croitre ensemble jusqu’à la moisson, et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes pour les bruler ; quant au blé, recueillez-le20
dans mon grenier. »

Alors les disciples lui ont demandé la signification de la parabole. Que les contradicteurs écoutent et jugent eux-mêmes si le Christ a donné aux siens le glaive du pouvoir temporel21
ou l’ordre de ramasser l’ivraie avant la fin du monde. Jésus répondit en disant à ses disciples :

Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; l’ivraie, ce sont les sujets du Malin ; l’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde, les moissonneurs, ce sont les anges. De même que l’on ramasse l’ivraie pour la bruler au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde ; le Fils de l’homme enverra ses anges ; ils ramasseront, pour le mettre hors de son Royaume, toutes les causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité, et ils les jetteront dans la fournaise de feu ; là seront les pleurs et les grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père. Entende qui a des oreilles !

Nos contradicteurs doivent bien le noter ; dans ce temps le Seigneur Christ est un Sauveur22
et non pas quelqu’un qui ruine23
. Tous les hommes peuvent être sauvés24
jusqu’au temps déterminé du jugement dernier25
, où il n’y aura plus de possibilité de repentance. Jésus commande à ses serviteurs et aux hommes de juger les affaires extérieures et du moment, et non pas les affaires futures et intérieures (notes, les croyances). Autrement la grâce de Dieu serait raccourcie et le blé déjà arraché. Sinon pourquoi le Christ aurait-il raconté cette parabole ? Aussi longtemps que l’homme est dans cette vie corporelle26
, et aussi mauvais soit-il, il peut être converti à l’amélioration par la grâce du Christ et par le témoignage de patience et l’amour des siens. Car il y a douze heures dans la journée, comme le Christ lui-même le dit (Jn 11,9). S’il avait était arraché, il est certain que cela ne pouvait se produire. Ainsi, le Christ doux et humble a commandé aux siens d’apprendre de lui (Jn 13 v. 36 [?] et Mt 11,29) et de donner tout son temps à l’homme et d’attendre fidèlement. Par cette parabole il ordonne aux siens d’attendre et ne commande à personne de juger ou de condamner par l’épée. Presque tout le chapitre 5 de l’évangile selon Matthieu nous dit de ne contraindre27
personne ni de dominer28
, mais plutôt de se laisser contraindre29
et se laisser dominer30
, et présenter ces doctrines en toute patience. Ceux qui font autrement sont du monde et non du Christ, infidèles et non fidèles. Ceux qui prennent l’épée pour se battre doivent être jugés par l’épée, comme le décrit Jean au chapitre 13 de l’Apocalypse (v. 10) et également Mt 1631
.

Le temps de la « patience » est pour ce type d’anabaptiste communautaire et pacifique un temps de la patience divine, mais également de la patience des disciples du Christ. Comme leur maitre, ces derniers laissent ouvert un temps où, grâce à la proclamation de l’Évangile, une repentance est encore envisageable, car les protagonistes peuvent, avant le temps de la moisson, se rendre à l’évidence de leurs mauvais comportements et de l’origine de leur égarement et changer de vie…

Les réformateurs magistériaux, de leur côté, s’appuient directement ou indirectement sur le pouvoir pour promouvoir leurs réformes, et restent de ce fait encore prisonniers des concepts de chrétienté. Une
ecclésiologie de type anabaptiste n’imagine pas devoir promouvoir dans la société une répression en matière religieuse – précisément à cause de l’eschatologie qui la motive : le jugement appartient au Seigneur. Elle agira par l’annonce de la Parole et maintiendra la nécessité d’une discipline fraternelle et aimante dans l’Église (Mt 18). Elle sera perçue comme séparatiste, mais du coup sera aussi vue comme plus missionnaire ou prophétique par rapport à la société. Sa tentation sera le repli du monde, ce qui n’est qu’un autre moyen de penser – à tort ! – faire le tri avant la moisson. Ces ecclésiologies au fond différentes se manifestent encore de nos jours, parmi les partisans du sola scriptura , bien que les évolutions de la société moderne occidentale vers une société sécularisée et pluraliste rendent les enjeux concrets moins prégnants.

L’anabaptiste Balthasar Hubmaïer avait rédigé, dès 1524, un traité s’élevant contre la répression des hérétiques, et fonda son raisonnement par des raisons bibliques parmi lesquelles l’œuvre de Jésus-Christ et la parabole de l’ivraie
32
. J’ai été frappé, en relisant les échanges plus tardifs de Jean Calvin et de Sébastien Castellion combien la parabole du bon grain et de l’ivraie revenait souvent dans leurs propos, après la mise à mort de Michel Servet à Genève, ce qui met aussi en lumière leurs interprétations divergentes. Sébastien Castellion (1515-1563) était devenu lui aussi pour diverses raisons, persona non grata à Genève33
. Castellion reprendra et développera vingt années après Marpeck, en 1554, ce que des anabaptistes et d’autres avaient soutenu. En matière de respect des consciences et des convictions, nous sommes en dette envers la réforme radicale, pour des raisons bibliques, et bien avant les Lumières humanistes.

L’anabaptisme n’est pas un épiphénomène sans incidence dans l’histoire de la Réforme surtout si on considère qu’aujourd’hui il a une large progéniture spirituelle parmi le christianisme évangélique mondial. Les professants hésitent pourtant souvent à se réclamer, par méconnaissance, de certaines figures anabaptistes des débuts de la réformation, privilégiant « les grands réformateurs ». La pensée de la « réformation radicale » pour reprendre une formule de l’historien Richard Stauffer, l’anabaptisme, reste pourtant, sous ses aspects importants, encore largement ignoré.

Il s’agit bien dans cette parabole de trouver des moyens fidèles au Christ et aux apôtres pour résister aux hérétiques et aux impies, mais sans les « arracher », c’est-à-dire sans « forcer les consciences », « laissant leur punition par Dieu, au moment qu’il aura choisi, et non par les hommes. »34
Cela concerne alors aussi le péché de « blasphème » que Calvin a inclus dans son troisième usage de la loi. Castellion lui, dira avec une grande lucidité, en rapport avec la parabole : « Nous apprenons par ce texte comment il nous faut gouverner envers les hérétiques et faux docteurs, c’est de ne les extirper, et ne les mettre pas à mort : car Christ le démontre ici évidemment, quand il dit : ‘Laissez croitre l’un et l’autre’. Il faut procéder à l’encontre d’eux par la seule parole de Dieu. »35
« On peut voir ici à quel point nous avons mal agi, nous qui avons voulu conduire les Turcs à la foi par la guerre, les hérétiques par le feu, les Juifs en les menaçant de mort, ou par d’autres injustices. Nous qui avons voulu arracher l’ivraie par nos propres forces, comme si nous avions le pouvoir d’agir sur les cœurs et les esprits, comme si nous avions en main la puissance de conduire tous les hommes à la justice et à la piété. Ce que Dieu unique ne fait pas, cela n’est pas à faire… Nous les mettons à mort, leur interdisant de jamais changer. »36

Claude Baecher, enseignant et pasteur dans la FREE, Lausanne

  1. On lira le développement bien documenté sur l’attitude concrète de Calvin, dans François Dermange, L’éthique de Calvin , Labor et Fides, 2017, pp. 212-237.
  2. On se souviendra de la lecture des signes du Fils de l’homme dans les évangiles que fait Pierre Courthial, Le jour des petits recommencements. Essai sur l’actualité de la Parole (évangile-loi) de Dieu , Messages, L’âge d’Homme, Lausanne 1996, pp. 113.
  3. 6 Voir Pierre Bühler, « Le ble et l’ivraie. Réception de la parabole dans la periode de la Reforme  », dans Revue d’histoire et de philosophie religieuses , 85 (2005), pp. 89-101 (aussi paru dans : Cristianesimo nella storia , 26 (2005), pp. 265-278, sous le titre « La reception de la parabole du ble et de l’ivraie dans la periode de la Reforme »). Voir également Roland Bainton, « The Parable of the Tares as the Proof Text for Religious Liberty to the end of the 16th century », Church History 1, 1932, pp. 67-89.
  4. Pierre Bühler, op. cit., p. 93.

  5. Pierre Bühler, op. cit., p. 100. A l’analyse de Pierre Bühler sur l’interprétation de cette parabole au XVIe siècle, il manque la prise en compte du rôle du magistrat en rapport avec la répression de l’hérésie.

  6. Ibid., p. 195.
  7. cf. l’introduction à l’Institution de la Religion Chrétienne , Paris, 1859, p. ix.
  8. Nous nous référons entre autre au travail des historiens des entretiens luthéro-mennonites, auxquels nous avons eu le privilège de participer. Voir Guérir les mémoires : se réconcilier en Christ. Rapport de la Commission internationale d’études Luthéro-Mennonite (Fédération luthérienne mondiale et Conférence mennonite mondiale), 2010. Y figure, en langue française, le traité de 1536 incitant les princes chrétiens à punir physiquement et par l’épée les anabaptistes, et signé par Martin Luther et Philippe Melanchthon, etc. ; en « annexe A » du volume cité, pp. 113-118.
  9. Extrait traduit en langue française par Neal Blough et Claude Baecher à partir d’une reproduction du traité parue dans Mennonite Quarterly Review janvier 1958, vol. xxxii, par Hans J. Hillerbrand, « An early anabaptist Treatise on the Christian and the State », pp. 45ss.
  10. Le titre complet de ce traité : « Mise à nu de la prostituée babylonienne et des antichrists, les vieux et nouveaux mystères et abominations mis en lumière. Aussi de la victoire, de la paix et de la souveraineté des chrétiens authentiques, de leur manière d’obéir aux autorités, de porter la croix sans sédition et sans réplique avec le Christ en toute patience et amour, pour la louange de Dieu et le service, le renforcement et l’amélioration de toutes les personnes pieuses, cherchant Dieu ».
  11. Pour sa pensée, cf. Neal Blough, Christologie anabaptiste. Pilgram Marpeck et l’humanité du Christ , coll. Histoire et société, 4, Labor et Fides, Genève, 1984, 280 p.
  12. On lira l’article de Neal Blough au sujet du traité l’ Aufdekung (« La mise à nu de la prostituée babylonienne »), dans Eschatologie et vie quotidienne (sous dir. Neal Blough), Excelsis, collection Perspectives Anabaptistes, 2001, « Eschatologie, christologie et éthique : la fin justifie les moyens », pp. 13-37.

  13. Voir plus généralement sur l’anabaptisme George Huntston Williams, 3



    e



    édition, vol. XV de Sixteenth Century Essays & Studies, The Radical Reformation, 1992 .


  14. fürkommen = dans le sens d’en prendre soin, nous en délivrer cf. Ps 29,9

  15. La métaphore est celle de la vigne, symbole du peuple de Dieu, qu’il convient de soigner pour qu’elle porte du bon fruit. Pour la relation de la vigne du Seigneur et l’antichrist, dont il est aussi fait allusion chez Marpeck, voir la littérature wycliffite ou hussite du début à la fin du XVe

    siècle, etc. (cf. Mernard Mc Ginn, Anti-Christ. Two thousand years of the human fascination with evil, SanFrancisco, Harper,1994, p. 184-187). Les peintres Lucas Cranach le vieux et le jeune ont su s’inspirer de la différence de traitement de l’antichrist et des bons bergers dans la vigne, dans certaines de leurs œuvres au XVIe siècle.

  16. aberzen.
  17. mag aussreüten.
  18. Urteil.
  19. ausjetten oder aussreürren.
  20. sammelent.
  21. das schwerdt des leiblichen gewalts.
  22. ein säligmacher.
  23. ain verderber.
  24. erloesung.
  25. den gestrengen gerichts.
  26. leiblichem leben.
  27. zwingen.
  28. herschen.
  29. bezwingen.
  30. begwältigen lassen.
  31. sic. il s’agit de 26,52.
  32. Neal Blough , Les révoltés de l’Évangile. Balthasar Hubmaier et les origines de l’anabaptisme , Paris, Cerf, 2017, 318 p. Voir la traduction française livrée en annexe de son livre : son traité contenant 36 courtes thèses Concernant les hérétiques et ceux qui les brûlent (1524), pp. 255-261. Hubmaier est proche des thèses d’Erasme dans sa lecture de Matthieu 13 (ses thèses 8, 9, 11 et 13).
  33. Par exemple Sébastien Castellion, Contre le libelle de Calvin après la mort de Michel Servet , traduit du latin, présenté et annoté par Etienne Barilier, Editions Zoe, 1998, p. 91-92. Mettre à mort c’est interdire aux gens de jamais changer, dira-t-il… Ce livre fut écrit en 1554 l’année suivant la mise à mort de Servet (1553), mais immédiatement censuré, il ne paraîtra finalement qu’en… 1612.
  34. Castellion, Contre le libelle de Calvin , p. 98. Il plaidera aussi, comme une solution à la guerre des religions – de ne pas forcer les consciences, aussi de « différer le châtiment des hérétiques jusqu’à l’arrivée du Juge » (p. 98). Notons qu’il parle du châtiment, non pas du fait de confronter les idées, ni d’annoncer l’évangile.
  35. Sébastien Castellion, Traité des Hérétiques. A savoir, si on les doit persécuter, et comment on se doit conduire avec eux, selon l’avis, opinion, et sentence de plusieurs auteurs, tant anciens, que moderne s (traité de 1554), Genève 1913, p. 52, pp 136, 138s (réédité depuis aux Editions Ampelos, 2009).
  36. Castellion, Contre le libelle de Calvin, p. 91.

Shafique Keshavjee, L’Islam conquérant

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Shafique Keshavjee, L’Islam conquérant – textes, histoire, stratégies, édition IQRI 2019, © chez l’auteur 2018 – ISBN 978-2-8260-1120-0 – 232 pages –CHF 19,–.

Shafique Keshavjee, après des études en sciences sociale et politique et en théologie, a obtenu Kesh_Islamun doctorat en Science des religions. Il est pasteur de l’Église Évangélique Réformée du Canton de Vaud et a été professeur à la Faculté de théologie de Genève. Il est connu du grand public pour divers ouvrages comme « Le roi, le sage et le bouffon » et récemment, « Pour que plus rien ne nous sépare », dont Hokhma a fait la recension.

Dans ce nouveau livre, qui sans doute devrait faire date, il écrit : « Une des tâches les plus urgentes de notre temps est de mettre en lumière les dimensions normatives et effectives de l’Islam. Avec ses beautés et ses violences » (p. 65). Et c’est à cela qu’il s’attelle, avec compétence.

Pour présenter sa thèse, l’auteur constate que dans l’histoire, l’homme a toujours voulu dominer son semblable. Mais certaines idéologies ou religions se sont établies en « Système suprême », un concept qu’il a élaboré pour définir les systèmes qui visent à s’imposer au monde entier. Le Christianisme, l’Islam, le Marxisme, le Capitalisme, le Relativisme, etc. se sont érigés en systèmes suprêmes. Pour évaluer l’un de ces systèmes, il propose de l’examiner sous trois aspects différents :

  1. Normatif – les textes, les enseignements qui fondent le système. Pour les Chrétiens, ce sont la Bible, les confessions de foi, les décisions des Conciles, etc ; pour l’Islam : le Coran, les Hadith (paroles du prophète transmises par la tradition orale) et la Sirah (vie de Mahomet) ;

  2. Effectif – ce qu’a été et est le système dans la réalité, hier et aujourd’hui ;

  3. Interprétatif – que dit-il de lui-même, que prétend-il être. Cette présentation discursive peut varier en fonction de l’interprétation qu’en donne celui qui parle, du but qu’il cherche à atteindre et du public visé.

Si ces trois aspects (normatif, effectif et interprétatif) sont à distinguer, on ne saurait les séparer. Il est utile de comparer deux systèmes, en mettant ces trois aspects en regard.

A cette lumière, Shafique Keshavjee commence par balayer devant sa porte de chrétien en montrant que le Christianisme, souvent allié au Capitalisme, s’est conduit de façon répétée d’une manière contraire à l’enseignement de Jésus. Il est donc tout à fait conscient de la poutre qui est dans notre œil, avant de vouloir enlever la paille du voisin.

Pour expliquer l’Islam, il considère trois dimensions qui peuvent sur superposer sur trois niveaux :

  1. une dimension spirituelle communautaire,

  2. une dimension sociale, avec un projet politique,

  3. une stratégie militaire.

En s’inspirant d’Henri Boulad qui a écrit la préface du livre, S. Keshavjee classe les musulmans en six catégories qui ne sont pas étanches les unes aux autres :

  1. laïque libérale – ne retenant que l’aspect cultuel et adoptant les valeurs démocratiques occidentales ;

  2. mystique (soufis – généralement paisible, mais qui peut compter des individus avec un projet politique) ;

  3. populaire – mêlée d’éléments religieux préislamiques, comme en Afrique ;

  4. étatique officielle – comme dans les pays donnant la prééminence à l’Islam ;

  5. radicale – islamisant par infiltration (Frères musulmans) ;

  6. radicale révolutionnaire – islamisant par la force (Al-Quïda, Daesh).

Les musulmans qui soutiennent le projet politique de l’Islam et a fortiori sa stratégie militaire en font par là une religion conquérante.

Aujourd’hui, beaucoup de spécialistes essaient de dire que l’Islam est fondamentalement une religion de paix et qu’il ne faut pas tenir compte des agissements particuliers qui n’ont rien à voir avec l’Islam. Ces allégations ne tiennent compte ni de ses fondements ni des faits de la réalité. C’est ce que démontre S. Keshavjee, dans la deuxième partie (pp 67ss) intitulée : « L’islam conquérant comme système suprême ».

La majorité des Musulmans vivent paisiblement leur religion sans la considérer comme un système suprême : souvent ils connaissent mal les sources de leur religion. Ils gardent l’image d’une religion qui a permis le développement d’une brillante civilisation et a beaucoup apporté au monde (souvent d’ailleurs en récupérant par les chrétiens syriaques les connaissances accumulées antérieurement). Mais pour ceux qui connaissent les fondements et veulent les mettre en pratique, l’Islam est un système suprême dont il résume le programme en quinze directives. Il n’est pas question de les énumérer ici, mais retenons que l’Islam est un système à sens unique où il est facile d’entrer, mais presqu’impossible de sortir (peine de mort pour les apostats – pas de liberté). Il vise la conquête du monde, avec persévérance : lorsqu’il est faible, il avance masqué, tâchant de convaincre, usant de la carotte ou du bâton suivant les circonstances, anesthésiant ses adversaires, attendant le moment favorable pour agir. Mais dès qu’il en a les moyens, il s’impose par la force.

La force du livre de Shafique Keshavjee et d’avoir été chercher non seulement dans le Coran – ce que déjà peu de Chrétiens on fait – mais encore dans les Hadith et la Sirah (la vie de Mahamet) – que quasiment personne n’a lus – ce que dit l’Islam dans ses sources. Il donne une moisson de citations très significatives et arrive à la conclusion : l’Islam est le seul système suprême religieux qui a reçu mission de conquérir le monde par la force. Et ce n’est pas que du passé, car les déclarations (citées aux pp 111-112) de Khomeiny comme celles de Al-Banna, le fondateur des Frères musulmans et grand-père de Tariq Ramadan vont dans le même sens. On doit tenir compte du fait que l’Islam n’est pas une simple religion spirituelle, mais qu’elle a un projet politique et une stratégie militaire ! Lorsque des musulmans demandent à prendre leur place dans nos sociétés occidentales, il faut leur demander de se situer clairement face à la violence prescrite dans leurs textes normatifs qui se présentent comme Parole de Dieu ! Cet état de fait pose un réel problème, car il est de bon ton de présenter l’Islam comme une religion de paix. Que faire quand on s’aperçoit qu’elle est une religion de guerre ?

Un glossaire et une bonne bibliographie complètent l’étude.

Il faut être reconnaissant à Shafique Keshavjee d’avoir eu le courage de publier un livre que certains vont peut-être qualifier d’islamophobe. Je connais l’auteur depuis le temps de nos études à Lausanne et puis témoigner de son amour et de son respect pour les personnes et de sa capacité à voir la beauté des choses ; mais je connais aussi son amour de la vérité qui libère et son aversion pour l’injustice. Je vois derrière « L’Islam conquérant » le même esprit qui le faisait dénoncer les injustices de la mondialisation dans « La princesse et le prophète ». Prions pour que ce livre soit pris au sérieux avant qu’il ne soit trop tard !

Alain Décoppet

Sortie de Hokhma N°114

Couv114

Le numéro 114 de la revue de réflexion théologique Hokhma est sorti!

Nous mettons en ligne un article complet, La folie et le disciple du Christ, de David Rossé.

Tous les articles peuvent être achetés en format électronique sur le site de notre partenaire Croire Publication. C’est ce même site que vous pourrez commander un numéro papier ou vous abonner.

Nous mettons également à disposition les recensions de ce numéro :

En souhaitant le meilleur à nos lecteurs actuels et futurs,

L’équipe Hokhma