Charles-Éric de Saint-Germain, Écrits philosophico-théologiques sur le Christianisme

StgermainCharles-Éric de Saint-Germain, Écrits philosophico-théologiques sur le Christianisme, Charols, Excelsis 2016 – ISBN : 978-2-7550-0293-5 – 266 pages – € 19.

Charles-Éric de Saint Germain est philosophe et théologien. Ancien élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud-Lyon, il est agrégé et docteur en philosophie. Il enseigne la philosophie en classes préparatoires B/L (Lettres et Sciences sociales) à Nancy (Lycée Saint-Sigisbert), après avoir enseigné à l’université Lyon-III, à l’université de Nantes et chez les maristes à Lyon. Il est spécialiste de philosophie moderne. Il a publié plusieurs ouvrage de philosophie de grande technicité, notamment L’avènement de la vérité (L’Harmattan, 2003), Raison et Système chez Hegel (L’Harmattan, 2004), ainsi que les Cours particuliers de philosophie (en 2 tomes de près de 2000 pages aux éditions Ellipse, 2010 et 2011). Citons encore La défaite de la raison : essai sur la barbarie politico-morale, (Salvator 2015), etc.

L’ouvrage présenté ici est un recueil de diverses contributions de l’auteur sur des sujets variés où il fait le pont (dans les deux sens) entre la philosophie et une théologie qui tâche d’être fidèle à la révélation biblique.

Ce livre est resté trop longtemps sur mon bureau à attendre d’être recensé. Vu les antécédents de l’auteur, je m’attendais à un texte ardu et difficile, raison pour laquelle je l’ai mis de côté, renvoyant à une période où j’aurais plus de temps pour le lire à mon aise. J’ai été agréablement surpris : la pensée est clairement énoncée et se suit bien. L’auteur, bon pédagogue, prend la peine, au début de chaque chapitre, après avoir exposé la problématique, de nous donner un plan très clair de ce qu’il va dire, ce qui aide à bien suivre sa pensée. De plus le vocabulaire est généralement à la portée de n’importe quel lecteur cultivé.

Parmi les thèmes de chapitres, citons : Le christianisme et le plaisir ; les stades de l’existence chez Kierkegaard ; Aimer : sagesse ou folie ? Une réponse à Comte-Sponville sur le sens de l’espérance ; Peut-on être chrétien et franc-maçon ? La laïcité est-elle une religion ? Le droit et la violence ; Pascal et la Bible ; La prédestination ; etc.

Présenter chacun de ces chapitres n’entrerait pas dans le cadre de cette recension, mais d’une manière générale, on peut dire que l’auteur apporte, avec son regard de philosophe, une approche chrétienne pertinente et souvent perspicace des problèmes qu’il traite. À part la Bible, Calvin et Pascal sont souvent cités.

Par exemple, à propos de la notion de plaisir, il montre que la pensée grecque ignore la notion de péché : il faut simplement que ceux qui recherchent le plaisir le fasse avec mesure (maîtrise de soi). Mais alors que les grecs méprisaient le corps, « tombeau de l’âme », le christianisme primitif, religion de l’incarnation, lui a rendu toute sa dignité ; le mal peut venir de l’âme quand elle entraîne le corps dans le péché, mais sous la direction du Saint-Esprit, le corps peut connaître le plaisir. Saint-Augustin, influencé par le platonisme et le manichéisme a confondu la « chair » (au sens paulinien) avec le corps. Sa pensée dénigrant le plaisir du corps a marqué le christianisme jusqu’à peu. Par contrecoup, nos contemporains se sont livrés à toutes les transgressions pour jouir jusqu’à l’excès –puisque l’interdit pimente le plaisir – à tel point qu’on peut voir, à notre époque où a disparu tout idée de tabou, une « exténuation du désir », comme le dit Jean-Claude Guillebaud.

Dans « Aimer : sagesse ou folie ? », il bat en brèche l’amour passion qui confine à l’idolâtrie et à l’aliénation : « Ce que nous nommons amour d’ordinaire, c’est surtout une dépendance affective. » Mais pour que l’amour ne soit pas le besoin de remplir un vide pour se trouver soi-même (un amour centré sur soi), il doit reconnaître l’autre tel qu’il est, c’est-à-dire différent de soi. L’amour voulu par Dieu, dans la ligne de 1 Co 13, se donne pour enrichir l’autre ; il est un ordre, non pas un sentiment qui peut s’étioler et passer. Le commandement d’amour arrache l’homme à son égoïsme.

L’article sur christianisme et franc-maçonnerie met en évidence la différence inconciliable entre ces deux « religions » : la franc-maçonnerie en proposant fondamentalement une connaissance est dans la ligne du serpent qui poussa Ève à manger du fruit défendu pour être comme Dieu. Elle veut lever le voile pour connaître par soi-même ; à l’opposé, le christianisme confesse l’homme incapable par lui-même de connaître Dieu ; il faut que Dieu se révèle, et que l’homme reçoive cette révélation par la foi.

Dans sa réponse à Comte-Sponville sur l’espérance, Charles-Éric de Saint-Germain fait remarquer que la philosophie contemporaine, s’alignant souvent sur le bouddhisme, tend à fuir le désir, cause de désillusions, mais ce faisant, elle refuse l’espérance. Comte-Sponville défend cette idée du « gai-désespoir » ; « Seul est heureux celui qui a perdu tout espoir, car l’espoir est la plus grande torture qui soit, et le désespoir le plus grand bonheur », dit un sage hindou. Dans la vision chrétienne, l’espérance est liée à la foi et à l’amour, elle vient de l’Esprit-Saint qui en est la garantie. Notre espérance est basée sur quelque chose de concret que nous expérimentons déjà maintenant par le Saint-Esprit. Si ce n’est pas encore complètement réalisé, cela se réalisera pleinement un jour. Par ce que Calvin appelle le « témoignage intérieur du Saint-Esprit », nous avons l’assurance que ce qu’on espère n’est pas une illusion.

Je terminerai cette présentation par « La laïcité est-elle une religion ? », où l’auteur, par sa connaissance philosophique, nous aide à prendre du recul par rapport à ce thème brûlant, surtout en France. Il distingue fondamentalement deux formes de laïcité : l’une inspirée par Locke, vise une séparation de l’état et de la religion, sans ingérences mutuelles ; l’autre, inspirée par Rousseau, est une sorte de religion civique, où l’état, de peur de se voir concurrencer par une religion quelconque. demande une sorte de profession de foi civique pour s’assurer de l’allégeance des citoyens. Si la loi de séparation entre l’Église et l’État de 1905, en France, s’inspirait de Locke, on voit actuellement un très net glissement vers la religion civile de Rousseau (Charte de la laïcité de 2013). Celle-ci intime l’ordre aux citoyens de reporter la foi religieuse dans la sphère privée, afin de constituer le corps (public) de citoyens. Mais ce faisant, elle ne peut qu’instrumentaliser les religions pour qu’elles œuvrent au bien de l’État. La liberté de conscience est donc violée. L’école de la République vise à éradiquer les particularismes religieux pour les remplacer par les « valeurs de la République » – à la la page 161, il donne une citation de Ferdinand Buisson, très éloquente à ce sujet.

C’est un ouvrage très roboratif, qui nous aide à penser notre foi dans un monde influencé par toutes sortes de pensées dont la Bible n’est plus le fondement.

Alain Décoppet

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