Mark S. Kinzer,Scrutant son propre mystère

Kinzer Mark S. Kinzer,Scrutant son propre mystère : Nostra Aetate, le Peuple juif, et l’identité de l’Eglise. Préface du cardinal Christoph Schönborn. Paris : Parole et Silence, 2016. 312p. ISBN : 978-2-88918-810-9 – € 26.

Très peu connu jusqu’à présent du monde francophone, le rabbin Mark Kinzer est un juif messianique américain proche du mouvement charismatique catholique dont le profond attachement à la tradition juive et à son mode de vie sert de creuset à sa pensée théologique. Le fait de croire que Yeshoua (Jésus) est le Messie n’abolit en rien la judaïté du Juif qu’il est. Pour lui, reconnaitre l’identité messianique de Yeshoua, c’est voir en lui le lien essentiel entre judaïsme et christianisme plutôt que le facteur fondamental qui distinguerait des traditions et réalités complètement séparées.

C’est au chercheur français Menahem Macina, spécialiste des questions judéo-chrétiennes, que nous devons la traduction française de cet ouvrage qui offre au monde de la littérature théologique une contribution des plus significatives. Non seulement parce qu’il est consacré au judaïsme messianique, un mouvement encore mal connu par beaucoup, mais aussi parce que les réflexions théologiques novatrices de l’auteur nous offrent horizon et paradigme nouveaux permettant de remettre en question des positions séculaires dans lesquelles le judaïsme est supplanté par le christianisme. Kinzer dénonce un substitutionnisme qui s’est développé tout au long de l’histoire de l’Église pour fortement endommager les relations entre Juifs et Chrétiens.

Kinzer explore la signification théologique du peuple juif pour l’identité de l’Église (issue de la gentilité) à la lumière de Nostra Aetate (1965), un document-clé, pas uniquement comme fondement du dialogue interreligieux (avec les religions non-chrétiennes) ou par son appel à la fraternité universelle. Son titre n’est pas de prime abord très évocateur (« A notre époque »), car il renvoie tout simplement aux deux premiers mots du texte en latin, mais avec cette courte déclaration, Vatican II est le premier concile œcuménique de l’Église catholique à proposer (dans son quatrième paragraphe) un bref commentaire théologique sur les relations entre Israël et l’Église. C’est de là qu’il tire le titre de son livre, en citant le début du 4e paragraphe : « Scrutant le mystère de l’Église ».

La christologie de Kinzer implique une étroite connexion permanente entre Yeshoua et l’existence d’Israël. Pour lui, le défi ecclésiologique de Nostra Aetate est une véritable révolution théologique pour dépasser les antagonismes qui ont entachés le dialogue entre Juifs et Chrétiens. Toute connaissance et estime mutuelle, insiste l’auteur, présupposent que l’on se démarque de toute attitude accusatrice qui imputerait indistinctement la mort du Christ à tous les Juifs, hier et aujourd’hui. Ou encore celle selon laquelle Dieu aurait rejeté le peuple juif à cause de son péché et de son incrédulité, en particulier celle qui a consisté à ne pas accepter Jésus.

Dans ses ouvrages précédents, Kinzer avait déjà proposé ce qu’il appelle « une ecclésiologie bilatérale en solidarité avec Israël ». Il y défend la vision d’une Église composée de juifs et de non-juifs (Gentils/chrétiens issus des nations) qui conservent leur caractère (ethnique) distinctif propre, sous forme de communautés ecclésiales distinctes et parallèles, mais qui du fait de l’unité que tous deux ont vocation d’exprimer participent à la restauration de cette unique ecclesia qui les rassemble au-delà des différences. Un accent tout particulier est placé sur le statut de peuple élu qu’ont les Juifs et par conséquent sur leur vocation indéniable et irrévocable.

Le livre de Kinzer examine les différents défis théologiques engendrés par Nostra Aetate . Il en émerge une herméneutique qui refuse d’accepter les marqueurs négatifs de frontière doctrinale dans les deux communautés, juive et chrétienne. Ceux-ci ne touchent d’ailleurs pas qu’à l’ecclésiologie, mais aussi aux sacrements de l’ordination, du baptême et de l’Eucharistie/Sainte Cène, ou encore à l’observance de la Torah. On comprendra aisément que l’apport de la théologie catholique chez Kinzer est loin de faire l’unanimité, même et surtout parmi les juifs messianiques dont la théologie s’inscrit dans celle d’un protestantisme évangélique, voire même fondamentaliste (dispensationaliste), peu habitué à comprendre la foi en termes de présence sacramentelle : un peuple saint (Israël), un temps sacré (le jour du Shabbat), un lieu saint (la terre d’Israël et Jérusalem) et des actions saintes (les mitzwot/commandements) forment pour Kinzer les cinq signes sacramentels fondamentaux du judaïsme.

Raymond Pfister

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